Le roman La Pierre de Lune, écrit par Wilkie Collins (1824-1889), est une œuvre majeure qui a jeté les bases du roman policier moderne. Publié pour la première fois sous forme de série dans un hebdomadaire de Dickens en 1868, ce récit a immédiatement connu un succès retentissant, captivant l'attention du public au point que des foules se rassemblaient pour obtenir les dernières impressions.

L'intrigue : Un Diamant Maudit et un Mystère Ensorcelant
Au cœur de l'histoire se trouve La Pierre de Lune, un imposant diamant jaune incrusté dans une statue hindoue représentant la lune. Ce bijou sacré, porteur d'une malédiction selon les croyances hindoues, est volé en 1799 par le colonel Herncastle lors de la prise de Srirangapatna. Avant de mourir, le colonel offre le diamant à sa nièce, Miss Rachel Verinder, avec la consigne de le lui remettre le jour de son dix-huitième anniversaire.
Le jour de la célébration, trois jongleurs indiens font irruption dans le parc. Dès le lendemain matin, le précieux joyau, gardé dans la chambre de Rachel, a mystérieusement disparu. Cet événement déclenche une quête effrénée pour retrouver la pierre et démasquer le voleur, plongeant l'ensemble des personnages dans une atmosphère de suspicion et d'incertitude.
Une galerie de suspects et de personnages hauts en couleur
Pratiquement tous les protagonistes de l'histoire se retrouvent sous le coup des soupçons. Parmi eux figurent :
- Miss Rachel Verinder, la destinataire du diamant.
- Sa mère, Milady Verinder, une figure maternelle complexe.
- Les deux cousins et soupirants de Rachel : Franklin Blake, un jeune homme dynamique et aventurier, et Godfrey Ablewhite, un orateur charismatique aux activités charitables.
- Rosanna Spearman, la femme de chambre au passé trouble.
- La dévote Miss Clack, dont les motivations sont ambiguës.
- M. Murthwaite, un mystérieux explorateur de l'Inde.
- L'honorable homme de loi Matthew Bruff.
- Le nerveux Dr Candy et son antipathique assistant Ezra Jennings.
- Mais surtout, trois mystérieux Hindous qui semblent rôder autour du diamant, ajoutant une dimension surnaturelle et exotique à l'intrigue.

Une narration innovante et captivante
La construction narrative de La Pierre de Lune est l'une de ses innovations les plus marquantes. Le récit est décomposé en une succession de témoignages : douze témoins directs relatent les événements, offrant ainsi une multitude de points de vue subjectifs sur l'affaire. Cette approche fragmentée, où chaque personnage apporte sa version des faits, crée un effet de puzzle captivant pour le lecteur.
Le fidèle valet Gabriel Betteredge ouvre le récit, introduisant le lecteur dans l'univers du roman. Wilkie Collins excelle dans l'art du suspense, orchestrant de nombreux rebondissements, fausses pistes et retournements de situation. Il alimente le mystère autour de ses personnages, révélant plusieurs facettes de leur personnalité et incitant le lecteur à reconstituer l'intrigue pièce par pièce.
L'héritage littéraire de Wilkie Collins
Wilkie Collins, ami et rival de Charles Dickens, est considéré comme le père du premier récit policier moderne. Avec La Pierre de Lune, il a donné au roman victorien une nouvelle mission : explorer et révéler les vices privés derrière les vertus publiques, mettant en lumière l'hypocrisie de la société de son époque. Des auteurs de renom tels que Jorge Luis Borges et T. S. Eliot considèrent ce livre comme un sommet absolu du genre.
L'œuvre est souvent qualifiée de « hitchcockienne » avant la lettre, en raison de sa capacité à instiller une peur latente et à maintenir le lecteur dans une tension constante. Le roman réussit le tour de force de laisser chaque lecteur avec sa propre interprétation du mystère, même après avoir refermé le livre.
Un regard critique sur la société victorienne
Au-delà de l'intrigue policière, La Pierre de Lune offre une critique subtile mais incisive des mœurs de l'Angleterre victorienne. Wilkie Collins dépeint une société engoncée dans ses préjugés, obsédée par l'argent et les apparences. Il met en lumière les hypocrisies et les tensions sous-jacentes, notamment à travers des personnages féminins remarquablement développés.
Des personnages comme Rachel, jeune femme déterminée et passionnée, ou sa mère, présentée comme une figure intelligente et indépendante, témoignent d'une modernité surprenante pour l'époque. Collins met également en scène un personnage principal métis, victime des préjugés raciaux, mais médecin talentueux et empathique, soulignant ainsi la complexité des relations sociales et la cruauté des discriminations.
Le style de Collins : entre digressions et virtuosité
Le style de Wilkie Collins, bien que parfois critiqué pour ses longueurs et ses digressions, est d'une grande richesse. Les personnages, à l'instar de Betteredge, ont tendance à s'égarer dans des descriptions détaillées, ce qui peut ralentir le rythme mais sert aussi à perdre le lecteur et à dissimuler des informations cruciales. Cette prolixité permet néanmoins à Collins de construire des personnages crédibles et de donner une voix unique à chacun d'eux, rendant leur personnalité aisément discernable.
Malgré ces quelques longueurs inhérentes à la forme narrative et à l'époque, le roman se distingue par sa narration ingénieuse, ses personnages hauts en couleur et son mystère habilement mené. La Pierre de Lune pose les fondations du roman policier avec une virtuosité admirable, tout en restant une œuvre originale et captivante.