L'histoire des bijoux parfumés est une longue et fascinante épopée, débutant bien avant le XIXe siècle. Ces objets, conçus pour porter des senteurs agréables, ont évolué à travers les âges, reflétant les préoccupations sanitaires, les modes et les avancées technologiques.
Les Origines : Le Pomander, un rempart contre les miasmes
L'histoire du pomander commence dès le XIIe siècle. Également connu sous les noms de pomme de senteur, pomme d’ambre ou pomandre, il s'agissait d'une boule, souvent en forme de pomme, remplie de substances odoriférantes telles que l'ambre gris, la civette ou le musc. Ces senteurs étaient censées avoir un pouvoir prophylactique, éloignant les miasmes de l'air que l'on croyait responsables des maladies, notamment des épidémies de peste.
À partir du XIVe siècle, le terme "pomander" désignait l'objet dans lequel était placée la boule odorante. Au XVIe siècle, les pomanders se sont enrichis d'incrustations de perles, d'émaux ou de pierres précieuses comme le grenat, le rubis, la topaze, l'émeraude ou le diamant. Leur forme a également évolué : ils pouvaient se poser sur un pied support et s'ouvrir en quartiers, chaque compartiment pouvant contenir une substance parfumée différente. Les formes étaient variées, allant des crânes aux crucifix, en passant par les escargots, les pommes, les œufs, les noix ou les fleurs, chacune portant une signification symbolique particulière.
Les grands pomanders se portaient accrochés à la ceinture ou en pendentif. Les plus petits étaient reliés par une chaînette à une bague, permettant de les tenir en permanence au creux de la main. Cependant, à la fin du XVIIe siècle, les découvertes scientifiques ont commencé à tourner en dérision les pouvoirs ésotériques du pomander.

Le XVIIIe siècle : La Vinaigrette, un accessoire de mode et de secours
Parallèlement, une autre forme de bijou parfumé a émergé : la vinaigrette. Initialement, il s'agissait d'une petite bouteille dotée d'une grille derrière laquelle était placée une éponge imbibée de vinaigre. Depuis l'Antiquité, le vinaigre était utilisé pour combattre les maladies transmises par l'air ou les mauvaises odeurs. Les vinaigrettes utilisaient des vinaigres aromatiques, comme ceux de lavande ou de colchique.
Les élégantes souhaitaient porter leur vinaigrette sur elles, notamment pour se ranimer en cas de malaise, souvent causé par le port de corsets trop serrés. C'est pourquoi les vinaigrettes étaient particulièrement à la mode au XVIIIe siècle. Elles se sont transformées en mini fioles ou en petites boîtes, inspirées des boîtes à mouches ou à priser, pour finalement devenir de véritables bijoux : pendentifs, bracelets, bagues, etc.
Les vinaigrettes se distinguaient des flacons à sels, qui contenaient du carbonate d'ammoniaque, une substance beaucoup plus forte que le vinaigre.
Le XIXe siècle : L'apogée des accessoires parfumés et la "bijouterie artistique"
Au XIXe siècle, la mode des vinaigrettes perdure, toujours en raison de la compression des corsets qui pouvaient entraver la respiration. La forme des vinaigrettes se diversifie : mini paniers, poissons, livres miniatures, elles pouvaient même être dissimulées dans des cannes, des face-à-main, des bagues ou le couvercle d'une bourse de soirée.
Le XIXe siècle est également marqué par une profonde transformation du bijou, qui devient un complément essentiel de la mode. Les fabricants confectionnent des recueils de dessins pour conserver une trace de leurs créations. L'album de la collection Doucet, témoignant de l'œuvre de la maison Morel & Cie, offre un panorama du bijou romantique des années 1840. Ces créations, réputées à la pointe de la mode, étaient recherchées par une clientèle française et étrangère.
La "bijouterie artistique" de cette époque emprunte à l'orfèvrerie contemporaine une iconographie savamment composée, utilisant une diversité de matériaux et de techniques. La conception et l'élaboration de ces bijoux étaient confiées à des dessinateurs et sculpteurs talentueux.
Le XIXe siècle voit également l'essor de divers accessoires parfumés :
- Les cannes de beauté : elles pouvaient dissimuler des objets de toilette, y compris des flacons à parfum.
- Les boîtes à odeurs : appelées aussi boîtes à parfum, boîtes à senteur ou vinaigrettes, elles contenaient un morceau de coton ou d'éponge imbibé de liquide parfumé. Elles connurent un grand succès aux XVIIe et XVIIIe siècles, et un peu moins au XIXe.
- Les pomanders : considérés comme les ancêtres des boîtes de senteur, ils étaient encore utilisés au XIXe siècle. Ils contenaient toujours des parfums secs ou des pâtes composées de produits aromatiques.
- Les chatelaines : ce bijou, fixé à la taille, était prolongé par de petites chaînes auxquelles on suspendait divers objets, y compris des vinaigrettes ou des glands odoriférants.
- Les sachets de senteurs : coussinets odorants en soie, remplis de coton parfumé, portés sur soi.
- Les nécessaires de poche : étuis contenant divers articles, dont des flacons à parfum, des nécessaire à écrire, etc.
- Les flacons à parfum : utilisés pour conserver essences, eaux de senteur, huiles et vinaigres parfumés. Certains étaient conçus comme des flacons-pendentifs.
- Les porte-bouquets : petits dispositifs utilisés pour conserver les fleurs fraîches portées sur les vêtements lors des bals.

Le rôle du bijou comme marqueur social s'est accentué. Sous le Second Empire, il révélait la fortune par la valeur des pierreries. Les dessins de la maison Duponchel montrent l'importance du diamant et des pierres de couleur. Les formes se sont simplifiées, mettant en valeur les pierres centrales. Des créateurs comme Alexis Falize ont marqué le goût pour les couleurs vives et les géométries rigoureuses, utilisant des matériaux comme le corail, la turquoise ou le lapis-lazuli.
Les recueils de dessins de bijoutiers, comme celui de la collection Doucet, constituent des sources essentielles pour comprendre l'histoire de la bijouterie parisienne, souvent les seules archives disponibles après la disparition des ateliers.
Le terme "objet de vertu" au XIXe siècle désignait des pièces d'orfèvrerie et d'artisanat remarquables par la richesse des matériaux et la qualité d'exécution, de véritables chefs-d'œuvre. Les célèbres œufs de Fabergé, offerts par les tsars russes, en sont un exemple.
Le XXe siècle et l'ère moderne : L'héritage des bijoux parfumés
Bien que le terme "objet de vertu" ne soit plus utilisé au XXe siècle, le principe de la création d'accessoires personnalisés et luxueux perdure. Des maisons comme Cartier et Boucheron ont créé des minaudières en métaux précieux dans les années 1930.
Aujourd'hui, le bijou de senteur existe toujours, revisité par de jeunes créateurs. Naïris propose des pendentifs en acier inoxydable avec diffuseur en feutre pour femmes enceintes et jeunes mamans. La Maison Bo, une jeune marque française, s'est fondée sur le concept de la bijouterie olfactive, où l'on vaporise son propre parfum sur un bijou doté d'une pierre spéciale, la "Olfa", qui diffuse le parfum toute la journée.
Kilian, la maison de parfum créée par Kilian Hennessy, propose des bijoux parfumables où ses parfums peuvent être portés en continu grâce à une céramique intégrée. Leurs créations se caractérisent par un style couture, alliant laque noire, or et un pompon féminin.
Dans le domaine de la haute joaillerie, le pendentif "Nuage" d'Antoine Chapoutot, en or, contient une boule de feutre diffuseur. Chez John Rubel, la fiole façon vinaigrette, nommée "Amélia" en hommage à Amelia Earhart, est montée en sautoir et ornée de diamants et de perles.
Ces bijoux olfactifs modernes continuent de perpétuer une tradition séculaire, alliant esthétique, savoir-faire et plaisir sensoriel.