L'histoire de la bijouterie et de la joaillerie milanaise au XXe siècle est une tapisserie riche, tissée de traditions ancestrales et d'innovations audacieuses. Des maisons comme Mellerio et Buccellati ont joué un rôle pivot dans la définition de l'excellence et de l'artisanat italien, marquant de leur empreinte le paysage de la haute joaillerie mondiale.
Les Racines Historiques : Des Colporteurs aux Cours Royales
Les origines de certaines maisons de joaillerie milanaises remontent à des siècles, bien avant le XXe siècle. La famille Mellerio, par exemple, trouve ses racines dans le Val Vigezzo, au nord de l'Italie. Dès la Renaissance, des membres de la famille, comme d'autres colporteurs, quittent leur vallée pour commercer en France. Bien que n'étant pas immédiatement associés à la cour royale, des documents juridiques du XVIIIe siècle attestent de leur présence en tant que joailliers.
Le lien privilégié avec la royauté se tisse plus concrètement en 1777, lorsque Jean-Baptiste Mellerio, jeune orfèvre-joaillier, s'installe devant les grilles du Château de Versailles. Remarqué par la Reine Marie-Antoinette, il parvient à séduire sa dame d'honneur par la persuasion et la qualité de ses bijoux.
Après la Révolution française, qui a créé un vide dans le corps des orfèvres parisiens, la première "Maison Mellerio" identifiable est fondée en 1796 par Jean-Baptiste Meller, rue Vivienne à Paris, sous l'enseigne "Mellerio - Meller à la Couronne de Fer". Une autre version historique, présentée par l'historienne Jacqueline Viruega, évoque François Mellerio, arrivé en France en 1784, qui s'engage dans l'armée républicaine avant de devenir commis chez un bijoutier milanais. En 1801, il ouvre sa propre maison rue du Coq-Saint-Honoré, faisant rapidement affaire avec l'entourage de Joséphine, l'impératrice.

Le XIXe Siècle : L'Ascension des Maisons Royales et Impériales
Dès le XIXe siècle, les entreprises comme Mellerio deviennent des fournisseurs attitrés des rois, des reines et des têtes couronnées d'Europe, s'établissant durablement comme des artisans joaillers majeurs. Pour l'Exposition Universelle de 1867, Mellerio présente un diadème en platine, marquant une innovation significative pour l'époque.
L'Almanach des 25000 adresses des principaux habitants de Paris de 1835 mentionne déjà "Mellerio dit Meller père et fils, bijoutiers, brevetés de SM la reine, r. de la Paix".
Le XXe Siècle : Innovations, Styles et Reconnaissance Internationale
Le XXe siècle marque une période d'intense création et d'évolution stylistique pour la joaillerie milanaise.
L'Héritage Buccellati : De Mario à Gianmaria
La marque italienne Buccellati, fondée par Mario Buccellati en 1919, a défini des standards pour la haute joaillerie. Né en 1891 à Ancône, Mario commence son apprentissage à Milan chez Beltrami e Besnati à l'âge de 12 ans. Après la Première Guerre mondiale, il rachète l'entreprise et fonde sa propre maison. Son travail gagne rapidement en reconnaissance, notamment après que la famille royale espagnole ait acquis plusieurs de ses créations lors d'une exposition à Madrid en 1921.
Les créations de Buccellati s'inspiraient de la Renaissance, de l'architecture gothique, de la dentelle vénitienne et de la nature. Le poète Gabriele D’Annunzio le surnomme "le prince des orfèvres". L'une des spécialités de la maison est la technique de la "tulle", un travail d'orfèvrerie complexe créant une structure alvéolaire en or, décorée de diamants.

En 1949, Mario Buccellati conçoit une icône pour la princesse Margaret, sœur de la reine Elizabeth II, une commande du pape Pie XII. Dans les années 1950, Buccellati s'exporte aux États-Unis, avec des ateliers à New York et Palm Beach. À la mort de Mario en 1967, son fils Gianmaria prend la tête de l'entreprise, ouvrant de nouvelles boutiques et répandant davantage la réputation de la marque, notamment avec une boutique phare sur la place Vendôme à Paris en 1979.
Gianmaria diversifie l'offre de la marque pour inclure des montres, des couverts, de la décoration intérieure et des objets spécialisés. Malgré ces expansions, la marque reste fidèle à ses principes : designs ouvragés, savoir-faire expérimenté, matériaux de première qualité et gemmes somptueuses.
En 2006, le Huntsville Museum of Art présente l'exposition "A Silver Menagerie", mettant en avant la collection d'animaux produite par Buccellati. En 2008, les Musées du Kremlin de Moscou consacrent une exposition anthologique à la Maison.

Mellerio : Continuité et Adaptation
Au XIXe siècle, Mellerio continue d'être un fournisseur des familles royales européennes. En 1935, Charles Mellerio réalise les chandeliers du maître-autel et le tabernacle de l'église Sainte-Odile de Paris. En 1993, la maison crée la montre ovoïde "La Neuf", récompensée par le cadran d'or.
En 2010, Mellerio se restructure en une holding familiale, dirigée par Laure-Isabelle Mellerio, représentant la quatorzième génération de la famille depuis 1613.
Les Mouvements Artistiques et leurs Influences sur la Bijouterie
Le XXe siècle a vu l'émergence de plusieurs mouvements artistiques qui ont profondément influencé la création de bijoux.
- La Belle Époque (fin XIXe - début XXe siècle) : Inspirée par le style rococo du XVIIIe siècle, cette période se caractérise par des motifs floraux, des rubans, des pompons et des nœuds. L'utilisation du platine se démocratise, et la perle fine et le diamant sont omniprésents.
- L'Art Nouveau : En réaction au classicisme, ce mouvement bref mais intense s'inspire de la nature, avec des formes organiques, la faune (insectes) et la femme comme sources d'inspiration. Des bijoutiers comme Lalique et Vever jettent les bases d'une bijouterie créative, où la valeur ne réside plus uniquement dans le poids des matériaux, mais dans la créativité, mêlant pierres précieuses, pierres fines, verre coloré et matières organiques.
- L'Art Déco (à partir des années 1920) : Né après la Première Guerre mondiale, ce style est marqué par la géométrie, reflet de l'émancipation féminine et d'une nouvelle ère. L'Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes de Paris en 1925 donnera son nom à ce mouvement. Les sources d'inspiration sont variées : antiquité grecque, extrême-orient, Égypte pharaonique, art africain et esthétique slave. Le platine reste utilisé, aux côtés des sautoirs en perles et des broches transformables. Van Cleef & Arpels brevète le "serti mystérieux".

L'École Milanaise : Un Savoir-Faire Distinctif
L'historienne Melissa Gabardi, dans son ouvrage "Il Gioiello italiano del XX secolo", met en lumière l'identité propre du bijou italien et ses créateurs les plus remarquables du XXe siècle.
Entre 1900 et 1920, les grands noms de la joaillerie italienne classique incluent Musy (Turin), Chiappe (Gênes), Cusi (Milan) et Petochi (Rome), souvent joailliers de la Couronne. Ces maisons suivent les tendances, notamment l'Art Déco.
Parallèlement, des joailliers comme le Milanais Mario Buccellati développent une identité plus intemporelle dès 1919, caractérisée par un travail du métal imitant la dentelle.
D'autres maisons, comme Codognato et Nardi (Venise), s'inspirent de l'Antiquité et de la Renaissance, créant notamment leurs premières broches "Moretto" dès les années 1940.
Des créateurs comme Orisa (Turin) et Margherita (Milan) dans les années 1940, ainsi qu'Enrico Serafini (Florence), imaginent des bijoux figuratifs ou abstraits, alliant inspiration artistique et portabilité.

La maison Pomellato, fondée à Milan en 1967, rend hommage à sa ville natale avec sa collection haute joaillerie "The Dualism of Milan". Cette collection, orchestrée par le directeur artistique Vincenzo Castaldo, explore la dualité milanaise entre austérité urbaine et créativité florissante, juxtaposant l'architecture rationaliste et les lignes sinueuses. La collection se divise en deux thèmes : "Trésors Monochromes" inspirés par la sobriété milanaise, et "Barocco" explorant des combinaisons chromatiques audacieuses avec des gemmes intenses.
La collection "Asimmetrico" s'inspire des courbes fluides de l'architecture milanaise, tandis que "Gemme Superlative" déploie une mosaïque de couleurs avec des pierres précieuses disposées en "pierre dans la pierre".
L'Orfèvrerie et la Haute Joaillerie : Un Savoir-Faire Millénaire
Le mot "bijou" apparaît au XVe siècle, emprunté au breton "bizou" (anneau pour le doigt). L'orfèvrerie, l'art de fabriquer des objets en or, remonte à l'Antiquité. Ces disciplines, souvent considérées comme des "arts mineurs" ou appliqués, ont une vocation utilitaire et esthétique, se distinguant des "Beaux-Arts" comme la peinture ou l'architecture.
Des Acteurs Clés et des Institutions
Des figures comme Teresa Scarlata, experte en joaillerie avec une expérience chez Sotheby's, Christie's et Bonhams, jouent un rôle important dans la valorisation et la compréhension de l'histoire de la joaillerie.
Des institutions comme le musée Poldi Pezzoli à Milan ont accueilli des expositions dédiées à l'histoire du bijou italien au XXe siècle, comme celle présentée par Melissa Gabardi.
L'Institut de Gemmologie Italien (IGI), fondé par Gianmaria Buccellati, témoigne de l'importance de la formation et de la connaissance des pierres précieuses.
Conclusion sur l'Héritage
L'orfèvrerie et la bijouterie milanaises au XXe siècle représentent un héritage exceptionnel, marqué par la fusion d'une tradition séculaire et d'une créativité sans cesse renouvelée. Les maisons comme Mellerio et Buccellati, à travers leurs innovations stylistiques, leur maîtrise technique et leur attachement à l'excellence, continuent d'inspirer et de fasciner, incarnant le raffinement et le savoir-faire italiens sur la scène mondiale.