Il y a trois ans, nous vous alertions sur une pratique commerciale : des bracelets en toc permettant de suivre un animal sauvage sur une application GPS. Derrière les promesses ? Du dropshipping pour des produits chinois polluants tout en prétendant vouloir sauver la planète.
En 2021, de plus en plus de lectrices et lecteurs nous rapportaient un phénomène aussi envahissant que déroutant : des vagues de publicités qui promettaient, pour l’achat de bracelets, le suivi d’un requin, d’un ours polaire, d’une tortue ou encore d’un éléphant grâce à des traceurs GPS. Le souci ? Il s’agit de sites de dropshipping ou de marques blanches en pleine opération de greenwashing : ici, ce n’est pas le bracelet qui sert à sauver des animaux, mais bien la cause animale qui sert à un business de bracelets low-cost.
Le principe du dropshipping et des marques blanches
Pour rappel, le principe même du dropshipping chinois et des marques blanches bas-de-gamme est aux antipodes de toute démarche éthique, écologique ou animaliste : il s’agit d’un filon purement commercial qui consiste à générer un maximum de profits rapidement et facilement. La vitrine s’ouvre depuis chez soi en quelques clics, sans les restrictions de la réalité auxquelles sont confrontés les marchands classiques ou les commerces véritablement engagés : fabrication/fournisseurs, création, stocks, tests sanitaires, normes nationales, transports, certifications, taxes, salariat, SAV, valeur ajoutée….
Pour la petite histoire, le phénomène est né aux Etats-Unis il y a quelques années et a vite été repéré par les salons professionnels internationaux où, de conférences en shows, il s’est massivement répandu comme la nouvelle aubaine commerciale : un « eldorado » selon les termes. L’idée presque spéculative tient à peu : créer une vitrine web en quelques clics pour revendre d’un coup - et beaucoup (beaucoup) plus cher - un gadget issu des marketplace de type Alibaba, Aliexpress, Wish, Tému… Dans le jargon du secteur, ce ou ces quelques gadgets sont appelés « produits-gagnants ».
À savoir qu’en dropshipping, les transactions en ligne se font sans que l’acheteur sache que son achat est directement expédié depuis les sites chinois : le dropshippeur n’a souvent pas de stock, ne fait pas de vérification, et n’offre parfois aucun suivi. Et pour la marque blanche ? La revente se fait en personnalisant uniquement le packaging avant renvoi du produit Aliexpress & cie, afin de gagner en crédibilité et de laisser entendre une fabrication « maison », voire française.

Le greenwashing : une façade écologique trompeuse
Alors bien sûr : quid de la grande distribution qui marge sur les mêmes babioles ? Si une lutte contre le productivisme n’empêche pas l’autre et que les multinationales sont également coupables de prédation commerciale, de productivisme et de greenwashing, voire en sont les précurseurs, les drosphippings et marques blanches - qui jouent le mimétisme - ont ceci de particulier, qu’en ligne, ils échappent encore plus facilement à toute surveillance et régulation. Les problématiques sont décuplées.
Cette dimension virtuelle favorise même une tendance inhérente à ces pratiques : la disparition et réapparition furtive des sites selon leurs succès. Mais le véritable fléau est que pour se faire une place dans ce marché saturé par les apprentis entrepreneurs - qui rêvent de la success-story vendue par formateurs et conférenciers du secteur -, ces business annoncent pour la plupart des vertus écologiques, féministes, éthiques ou animalistes. Une manière de prendre les internautes par les sentiments afin de vendre toujours plus, plus cher et plus longtemps les produits d’un monde industriel en expansion.
Il y a parfois une légère, mais réelle, contribution à des associations de manière à légitimer les ventes. Parfois, absolument rien n’est fait derrière les promesses, arguments ou ambiguïtés. Mais dans les deux cas, le procédé est pernicieux puisqu’il revient à cultiver et entretenir la spirale consumériste qui participe justement à détruire les causes mises en avant.
Sur les sites en question, des formules comme « bijoux écologiques » sont ainsi mobilisées, qui ne renvoient à aucune source, ni aucun détail sur la fabrication ou le matériau. Et ce, en faveur d’un modèle individualiste où chacun se nourrit de la crédulité des autres pour survivre, tout en accusant les victimes de leur piège d’être responsables de leur sort : « des consomm-acteurs trop dupes pour être excusés », quand il pourrait pourtant s’agir de n’importe lequel de nos proches, encore peu sensibilisés aux rouages d’une véritable transition.
L'impact réel sur la biodiversité
Mais un bracelet dont la composition est opaque, fabriqué à la chaîne, expédié depuis des usines du bout du monde, cultivant le productivisme industriel de breloques, écoulé au nom des animaux ? Car, à l’origine de la disparition de certaines espèces, comme les tortues de mer, les ours polaires ou les requins : se situe très précisément notre société industrielle.
Surproduction de produits non-durables et non contrôlés dérivés du pétrole - autant de futurs déchets (parfois toxiques) qui finiront dans 100% des estomacs de ces animaux - conception dans des conditions polluantes et indignes, et dont les envois (goutte à goutte) sont source de rejet CO2 massif… Rien de tout cela ne sauvera les tortues qu’on imagine suivre pour le meilleur.
Depuis des dizaines d’années, nous savons grâce à des rapports successifs que l’activité humaine est en train de causer la fin de l’Holocène : notre ère et celle de tout le vivant que nous côtoyons. Face à l’urbanisation grandissante, la bétonisation, l’accumulation quotidienne de déchets dans le monde, la fièvre productiviste et tous les autres caprices, il est donc surtout urgent d’appeler à plus de sobriété. Tout le contraire de ce que prône un dropshipping ou une marque blanche low-cost. Un simple bracelet fantaisie pour soi, multiplié par des milliers de « soi » ciblés sur internet : les animaux ne nous remercient définitivement pas.

Vendre et soutenir une association : une démarche cohérente ?
Vendre et soutenir parallèlement une association est également possible, dans une démarche cohérente et sincère d’artisanat, de fabrication durable et raisonnable, de bout en bout. Mais ce n’est pas le cas de ces sites qui ne cherchent dans l’image associative que la possibilité de perpétuer leur business-modèle.
Ces dropshippings ne sont pas les seuls à user de prétextes éthiques pour vendre. De plus en plus d’entreprises, notamment des multinationales, proposent à leurs clients des « compensations carbones » ou « associatives » : x arbres plantés par achat, ou x quantité de plastique ramassée par abonnement, permettent tantôt d’abuser de l’avion plus sereinement, tantôt de libérer les envies consuméristes des potentiels clients déculpabilisés.
Évidemment, à nouveau, des sites qui sont dans une véritable démarche écologique, globale et honnête, peuvent ajouter à leur action des compensations qui sauront compléter leur vision. Ce sont parfois des restaurateurs, des sites d’apprentissage, des commerçants locaux, des librairies, etc.
Pourquoi se laisse-t-on berner ? Les biais cognitifs et l'effet rebond
Nos biais cognitifs nous laissent penser qu’en payant notre dette auprès de la nature à proportion de ce que nous lui prenons, le tour est joué. D’abord, à cause d’un « effet rebond » pervers : tranquilliser la conscience des utilisateurs sur leurs pratiques a tendance à les intensifier. En effet, chaque fois qu’un secteur joue la carte de l’éco-blanchiment, il incite à une consommation autrement débridée de ses produits, alors même que les nuisances écologiques réelles sont inchangées.
D’autre part, nous émettons des pollutions irréparables et in-compensables à court terme : la création de toujours plus de déchets ne saurait être neutralisée par le ramassage de ces dits déchets, cumulés dans un coin plutôt qu’un autre, sans aucune solution viable de traitement écologique efficace. Autrement dit, « compenser », quand ce n’est pas suivi de changements de modèle fondamentaux, revient très exactement à éponger des sols inondés ça et là, sans jamais s’attaquer à la fuite. Autant prévenir que le niveau montera jusqu’à la noyade si notre monde ne s’accorde pas sur la réduction, plutôt que le maintien « verdit », de ses fantaisies.
Ajouter à l’industrie dévorante une dimension écologique paraît un moindre mal, une sorte de petite avancée qu’il s’agirait de féliciter. Pourtant, en légitimant et justifiant son existence, nous opérons en réalité un net recul dans notre conscience environnementale. Comment ? Somnifère social et citoyen, le greenwashing n’est qu’un apparat facile et satisfaisant dans l’instant T qui n’a aucun réel effet bénéfique sur l’équilibre de la planète, et qui en empêche même la véritable et profonde considération.
Ces sites auraient-ils autant fonctionné s’ils n’avaient vendu que des bracelets fantaisies comme tel ? Les consciences s’éveillent et le marché se sent dépassé, sur la sellette. Rien de plus naturel, donc, de le voir s’emparer de nos aspirations - parfois encore naïves ou désinformées - pour survivre… Ainsi la couverture change, mais pas le livre.
Comment sauver les animaux sans leur nuire ?
Si le but est d’aider les animaux, des associations existent et ont besoin d’un soutien tant direct, via des dons ou du bénévolat, qu’indirect : en renouant réellement avec le vivant, ses besoins et ses limites, et en agissant en sa faveur, sur le plan domestique comme citoyen. « Refuser le capitalisme en cause » peut paraître flou. Mais des alternatives concrètes à notre modèle délétère existent, et des milliers d’autres restent à inventer, à initier.
L'autoroute de Nemo va protéger la faune marine lors de ses migrations
Analyse des sites de vente de bracelets "sauveurs d'animaux"
Ces bracelets censés sauver des animaux ont tout d’une arnaque. Si vous cherchez un cadeau écolo à offrir, il faut savoir pourquoi il ne faut pas succomber aux « bracelets track animaux » qui promettent de tracer un animal sauvage sur une application GPS.
Des sites comme « monocean », « sea-turtle », « blueocean », proposent, pour l’achat d’un bijou à une dizaine d’euros, de contribuer à la protection d’un requin, d’une tortue, d’un ours polaire ou d’un lion. Les promesses marketings sont, à chaque fois, les mêmes : « découvrez le nom de votre animal, sa taille et recevez ses photos ! », « obtenez l’accès à sa carte de suivi en temps réel », et « protégez l’habitat naturel de l’animal ». Voir évoluer un animal sauvage dans la nature tout en faisant une bonne action a de quoi séduire. Mais attention, derrière les allégations alléchantes, se cache une arnaque.
Le HuffPost vous explique pourquoi il faut éviter à tout prix d’acheter ces breloques si vous souhaitez faire un geste pour la biodiversité et le climat.
Des promesses GPS irréalistes
« Nos partenaires fixent un petit dispositif GPS inoffensif et non dérangeant sur les tortues secourues afin de pouvoir suivre leur rétablissement et étudier leurs habitudes migratoires », écrit le site « ClubOcean », dans la fiche d’achat de ses produits. Ensuite, grâce à un QR code livré avec le bracelet, l’acheteur peut soi-disant suivre le parcours d’un animal en temps réel sur une application dédiée.
« Sur ces sites, on nous annonce que des colliers sont attachés à des animaux pour les suivre, ce qui n’est matériellement pas possible pour une tortue avec un cou rétractile ou sur un requin qui n’en a pas », dénonce au HuffPost Anne Girerd, responsable scientifique de l’association Le Gaïac, pour la protection et la conservation des tortues marines et des iguanes des Petites Antilles de l’archipel guadeloupéen. Quant à la promesse d’un suivi en « temps réel », il est tout à fait impossible, selon elle, que des balises émettent « en permanence, pendant très longtemps et suivent constamment un animal. »
Anne Girerd explique également que le marquage d’un animal se fait dans le cadre de travaux scientifiques ponctuels et sous le contrôle de l’État français. La technique, notamment utilisée pour définir les zones de fréquentation des animaux ou les itinéraires de migrations, « coûte plusieurs milliers d’euros par animal ».
Perte de dons pour les associations
Les sites de vente de bracelets assurent aussi collaborer avec des ONG et associations environnementales. En réalité, ils aspirent les données GPS de cartes de traçages d’animaux disponibles gratuitement en ligne, comme celle du site www.trackturtles.com. L’organisation Sea Turtle Conservancy (STC) propose également un traçage satellite des tortues et alerte sur les sites (MyTurtleProject, Mahola, Club Ocean, Tidalia, Earth Lives...) « qui ont utilisé les informations de suivi des tortues de STC sans notre permission ».
Seule exception, le site « Fahlo », « qui a un partenariat exclusif (...) concernant nos tortues traquées. » Démunie face au flot de messages de contestation de personnes voulant suivre « leur » tortue, l’association Live sea turtle tracking a, elle, dû publier un communiqué en 2021 expliquant ne pas être affiliée à ces sites. L’organisme qui suit les données GPS de tortues marines dans un but de conservation, a déploré que « les bénévoles perdent leur temps à répondre aux plaintes des gens au lieu de travailler à la recherche des tortues luths, une espèce menacée ».
Anne Girerd est aussi en colère car ces sites frauduleux piègent des citoyens qui versent de l’argent à des « pirates » et privent de dons des associations sérieuses. D’après elle, les abus de ces sites « banalisent » aussi les suivis scientifiques : « Il ne suffit pas d’acheter un bracelet en plastique pour protéger les animaux. Consommer pour protéger la nature, c’est un message totalement antinomique ».

Des produits venus de Chine avec des marges énormes
Outre l’arnaque pour les consommateurs et les pertes financières pour les associations de protection animales, l’achat de ces bracelets a également un impact climatique majeur. Sous couvert d’arguments écologiques, ces sites vendent des produits venus de Chine en ayant recours au « dropshipping ».
Le dropshipping est un filon commercial basé sur la vente en ligne sur un site de e-commerce de produits en stock chez un fournisseur extérieur. Le site propose ainsi des produits que le vendeur ne détient pas. Dès lors qu’une commande est effectuée par un client, le dropshipper se fournit auprès de sites comme Amazon ou Aliexpress.
« Les gens qui achètent n’ont pas conscience que le produit acheté est issu d’un site chinois, car le marketing est bien fait pour faire croire que le produit est de qualité », explique Julien Roché, ingénieur-développeur et cofondateur, avec Benjamin Chevalier, de l’application « Captain Drop ». « Captain Drop » détecte le dropshipping mensonger afin de prémunir les consommateurs d’arnaques commerciales. Il suffit de copier-coller le site suspect dans la barre de recherche du site, et l’application vérifie si un produit similaire n’existe pas ailleurs en ligne. Cette méthode dévoile les marges abyssales amassées par ces « dropshippers ».
Pour le cas des bracelets animaux, « ils les vendent à 20 euros alors qu’ils coûtent moins de 5 euros sur des sites chinois, cela représente environ 15 euros par bracelet », relève Benjamin Chevalier. Pour attirer les acheteurs, les « dropshippers » trouvent leur public sur les réseaux sociaux où ils multiplient les publicités mensongères. « Les promesses sont essentiellement écologiques aujourd’hui avec des vendeurs sans scrupule qui surfent sur le ’greenwashing’, ils vont dire que ce sont des produits équitables, faits et expédiés en France, qu’ils plantent des arbres et protègent d’animaux, alors que c’est faux », poursuit Julien Roché.
Avis et comparatif des sites de bracelets
Les avis concernant les entreprises proposant ces bracelets sont mitigés. Si certains clients rapportent une excellente expérience avec des produits de bonne qualité et un service client réactif, d'autres dénoncent des arnaques, des promesses non tenues et un manque de fiabilité.
ClubOcean : Avis et retours clients
Le site ClubOcean, spécialisé dans les bracelets et peluches d'animaux marins, recueille des avis variés. Certains clients sont très satisfaits de la qualité des produits et de l'aspect ludique du suivi des animaux, y voyant une réelle contribution à la cause environnementale. Ils apprécient le concept et l'engagement pour nettoyer les fonds marins.
Cependant, des critiques portent sur des problèmes de livraison, des retards, un manque de suivi des commandes, et parfois un service client lent ou peu réactif. Quelques utilisateurs ont également exprimé des doutes sur la fiabilité du suivi des animaux et sur la qualité de certains articles. Des témoignages font état de prélèvements non désirés ou de pratiques commerciales douteuses.
| Aspect | Points positifs | Points négatifs |
|---|---|---|
| Qualité des produits | Bonne qualité, charmants, mignons, adorables | Doutes sur la qualité de certains articles |
| Service client | Réactif, au top, organise plusieurs livraisons si nécessaire | Réponses lentes, absence de confirmation de commande, peu réactif |
| Livraison | Finit par arriver | Retards, manque de suivi, livraison calamiteuse |
| Suivi des animaux | Concept apprécié, aide à financer des missions | Doutes sur la fiabilité, QR code ne fonctionnant plus, données GPS aspirées |
| Pratiques commerciales | Engagement écologique | Prélèvements non signalés, arnaque, faux numéros de suivi |
Il est important de noter que certains avis mentionnent que les données de suivi GPS proviennent de cartes disponibles gratuitement en ligne, sans réelle connexion avec un animal spécifique. D'autres dénoncent l'utilisation de fausses promesses marketing pour vendre des produits, souvent issus du dropshipping chinois, avec des marges considérables.
Autres sites et leur fiabilité
Des sites comme "monocean", "sea-turtle", "blueocean", "MyTurtleProject", "Mahola", "Tidalia", "Earth Lives" sont également cités comme utilisant des pratiques similaires. L'association Sea Turtle Conservancy (STC) alerte sur l'utilisation non autorisée de leurs données de suivi. Seul le site "Fahlo" est mentionné comme ayant un partenariat exclusif avec STC.
L'application « Captain Drop » a été développée pour détecter le dropshipping mensonger et prémunir les consommateurs d’arnaques commerciales. Elle permet de vérifier si un produit similaire existe ailleurs en ligne, révélant ainsi les marges importantes pratiquées par ces vendeurs.
Conclusion : Quelles alternatives pour aider la biodiversité ?
À celles et ceux qui souhaitent s’investir dans la conservation des espèces menacées, Anne Girerd conseille de ne pas acheter de goodies en ligne et de se tourner vers des associations reconnues. Ce qui est profitable pour la biodiversité, ce sont les actions sur le terrain, comme le ramassage de déchets sur la plage. Offrir des adhésions pour Noël, ou effectuer des donations directes, sont aussi de bons moyens pour aider les associations.
Il ne suffit pas d’acheter un bracelet en plastique pour protéger les animaux. Consommer pour protéger la nature, c’est un message totalement antinomique. La véritable aide passe par un changement de nos modes de consommation et un soutien concret aux organisations engagées sur le terrain.