Introduction à l'Œuvre de René Char
Il est impossible de rendre justice en quelques pages à un poète comme René Char. Sa poésie, à la fois ancienne et nouvelle, combine le raffinement et la simplicité. Là où l'esprit ne déracine plus mais replante et soigne, je nais. Là où commence l'enfance du peuple, j'aime. Je ne suis pas séparé. Je suis parmi. D'où mon tourment sans attente. L'acquiescement éclaire le visage. Le refus lui donne sa beauté.
Il n’y a que mon semblable, la compagne ou le compagnon, qui puisse m’éveiller de ma torpeur, déclencher la poésie, me lancer contre les limites du vieux désert afin que j’en triomphe. Aucun autre. Ni cieux, ni terre privilégiée, ni chose dont on tressaille, ne le peuvent. Pourquoi ce chemin plutôt que cet autre ? Où mène-t-il pour me solliciter si fort ? Quels arbres et quels amis sont vivants derrière l’horizon de ces pierres, dans le lointain miracle de la chaleur ?
Nous sommes venus jusqu’ici car là où nous étions ce n’était plus possible. On nous tourmentait et on allait nous asservir. Le monde, de nos jours, est hostile aux Transparents. Une fois de plus, il a fallu partir… Et ce chemin, qui ressemblait à un long squelette, nous a conduit à un pays qui n’avait que son souffle pour escalader l’avenir.
Comment montrer, sans les trahir, les choses simples dessinées entre le crépuscule et le ciel ?
DANS NOS TÉNÈBRES, IL N'Y A PAS UNE PLACE POUR LA BEAUTÉ. TOUTE LA PLACE EST POUR LA BEAUTÉ.
Le Pays Natal de René Char : La Provence
René Char est né en 1907 à l'Isle-sur-Sorgue, un bourg vauclusien où tournent, inlassablement, de grandes roues de bois moussu sur les multiples bras de la Sorgue qui traverse la ville. Une partie de l'œuvre de René Char est habitée par ce pays de Provence et y prend source.
La Géographie et la Flore Provençale
Une région, c'est d'abord le contraste de reliefs paradoxaux : de la plaine d'Avignon au Lubéron, ondulant et oblique, des Dentelles de Montmirail déchirées prolongeant le mont Ventoux à l'impressionnante source de la Sorgue qui se grave dans un gouffre profond, cette Sorgue, la Rivière, présente partout ; chacun de ces reliefs porte en lui une signification plus haute que sa géographie.
Cette région, c'est également une flore spécifique, de l'iris à la rose, de l'amandier à l'olivier ; une faune aussi, du grillon au loriot, de la fauvette des roseaux - la rousserolle - à la couleuvre coléreuse.

Les Thèmes Fondamentaux de la Poésie de Char
La Nature et le Peuple
L'aubépine en fleurs fut mon premier alphabet. Le peuple des prés m'enchante. Sa beauté frêle et dépourvue de venin, je ne me lasse pas de me la réciter. Le campagnol, la taupe, sombres enfants perdus dans la chimère de l'herbe, l'orvet, fils du verre, le grillon, moutonnier comme pas un, la sauterelle qui claque et compte son linge, le papillon qui simule l'ivresse et agace les fleurs de ses hoquets silencieux, les fourmis assagies par la grande étendue verte, et immédiatement au-dessus, les météores hirondelles...
La Confrontation et le Combat
La contre-terreur, c'est ce vallon que peu à peu le brouillard comble, c'est le fugace bruissement des feuilles comme un essaim de fusées engourdies, c'est cette pesanteur bien répartie, c'est cette circulation ouatée d'animaux et d'insectes tirant mille traits sur l'écorce tendre de la nuit, c'est cette graine de luzerne sur la fossette d'un visage caressé, c'est cet incendie de la lune qui ne sera jamais un incendie, c'est un lendemain minuscule dont les intentions nous sont inconnues, c'est un buste aux couleurs vives qui s'est plié en souriant, c'est l'ombre, à quelques pas, d'un bref compagnon accroupi qui pense que le cuir de sa ceinture va céder...
Qu'importent alors l'heure et le lieu où le diable nous a fixé rendez-vous ! Confort est crime m'a dit la source en son rocher. La graine qui va tant risquer est heureuse. L'arbre le plus exposé à l'œil du fusil n'est pas un arbre pour son aile. La remuante est prévenue : Elle se fera muette en le traversant. La perche de saule happée est à l'instant cédée par l'ongle de la fugitive. Mais dans la touffe de roseaux où elle amerrit, quelles cavatines ! C'est ici qu'elle chante. Le monde entier le sait.
L'Appel à la Liberté et à la Résistance
« Libre, libre, libre, libre... Donne aux enfants de mon pays le visage de ta passion, qui roule aux marches d'oubli la rocaille de ma raison. Rivière, en toi terre est frisson, soleil anxiété. Que chaque pauvre dans sa nuit fasse son pain de ta moisson. Rivière souvent punie, rivière à l'abandon. Il n'est vent qui ne fléchisse à la crête de tes sillons.
Du vieux malheur qui se dévide, de l'ormeau de la compassion. Du soleil lâchant sa charrue pour s'acoquiner au menteur. De la lampe qui désaltère l'angoisse autour de son chapeau. Où les étoiles ont cette ombre qu'elles refusent à la mer. De l'ouragan qui mord la vigne et annonce le vin nouveau. Garde-nous violent et ami des abeilles de l'horizon.
Dans ma jeunesse, le monde était un blanc chaos, d'où s'élançaient des glaciers rebelles. Aujourd'hui, c'est un chaos sanglant et boursouflé, où l'être le mieux doué n'est maître que de la bouffissure.

Le Pays Mythique : Un Idéal à Atteindre
Le pays changeant de visage, le poète a dû partir vers un pays mythique qu'il a recréé avec les éléments naturels de son pays de Provence, mais à l'image des hommes exigeants qu'il aimerait y voir vivre. C'est le pays de ceux qu'il appelle « Les Matinaux » ou encore « Les Transparents ». C'est aussi celui qu'on découvre dans une pièce de théâtre : « Le Soleil des eaux », écrite pour sauver le pays réel de la pollution des usines implantées près de la source de la Sorgue.
La Dualité du Réel et de l'Imaginaire
À partir des textes, quelle est la part de l'imaginaire, la part du réel dans ce pays mythique ? Montrez que Char veut en faire un idéal vers lequel doit tendre l'action. QU'IL VIVE ! CE PAYS N'EST QU'UN VŒU DE L'ESPRIT, UN CONTRE-SÉPULCRE.
Les Valeurs du Pays de Char
Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains. La vérité attend l'aurore à côté d'une bougie. Le verre de fenêtre est négligé. Qu'importe à l'attentif. Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému. Il n'y a pas d'ombre maligne sur la barque chavirée. Bonjour à peine est inconnu dans mon pays. On n'emprunte que ce qui peut se rendre augmenté. Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de n'avoir pas de fruits. On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur. Dans mon pays, on remercie.
La Transformation des Hommes et le Changement du Pays
Le pays est en pleine mutation car les hommes ont changé. Ceux de l'enfance de Char étaient des hommes simples, laborieux, dont la « calleuse condition » allait de pair avec le regard clair, ceux dont le langage imagé est naturellement poétique. Ces hommes sont ceux mis en scène dans « Le Soleil des Eaux », ces paysans-pêcheurs qui veulent sauver leur pays de la pollution.
Les hommes du pays de Char sont aussi ceux qui ont su lutter avec lui, être là, présents, au moment où il fallait choisir entre la Résistance et le nazisme. Beaucoup sont morts. Char leur a rendu hommage dans « Feuillets d'Hypnos ». Mais beaucoup d'hommes de ce pays ont suivi le progrès gangréneux, ils ont changé. Ils n'ont pas pu empêcher le plateau d'Albion de devenir une poudrière atomique ; ils sont presque tous devenus aveugles, peureux, tandis qu'ils acceptaient de voir leur pays changer ou aidaient même à ce changement. Le poète ne garde désormais que quelques amis, les « Matinaux » de ce pays. Pour les autres, il désespère.

"Le Soleil des Eaux" : Un Combat pour la Préservation
L'action se passe dans un pays traversé par une rivière poissonneuse : la Crillonne, centre de la vie de pêcheurs simples, heureux. Mais une usine s'est implantée sur les bords de la rivière, près de la source, et rejette ses déchets de chlore dans l'eau, tuant les truites, détruisant la vie quotidienne de ces gens jusqu'alors simples et pacifiques. Ils décident de se défendre et de cerner l'usine.
Dialogue entre Francis et Auguste
Francis : - Nous n'avons jamais trop parlé, toi et moi, des difficultés qui vont être les nôtres.
Auguste : - Tu m'as habitué à ne pas te poser de question.
Francis : - Je voudrais pour une fois que tu me répondes, ne cherchant pas de compromis...
Auguste : - Je t'écoute, mon petit.
Francis : - Aujourd'hui, nous allons perdre, disons, notre repos, n'est-ce pas, pour toujours ?
Auguste : - C'est probable. Mais toujours n'a un sens qu'après nous. (Amer) Un monde agonise et nous restons inexplicablement en bonne santé ! C'est pourquoi, sans doute, nous sommes les premiers et les plus menacés.
Francis : - Toute une longue et sage fraction de notre vie, si tu préfères, touche à sa fin. Pourtant, ce coup que nous allons porter est conforme à l'idée et au sentiment que nous nous faisons de l'agencement de cette vie ? Nous n'inventons rien : nous remplissons une exigence ?
Auguste : - C'est exact. La dignité d'un homme seul, ça ne s'aperçoit pas, la dignité de mille hommes, ça prend l'allure d'un combat. C'est ainsi. On ne sait pas pourquoi !
Francis : - J'ai conscience de tout cela. (Un temps) Ah ! si les choses apparaissaient aux yeux de tous ce qu'elles sont aux yeux de quelques-uns ! Mais c'est sur cette inégalité que le monde se règle. Sans elle il ne subsisterait probablement pas.
Auguste : - Quand on affronte un ennemi de taille, tout demeure possible, y compris la surprise de finir par lui ressembler, s'il met trop de temps à mourir !
Francis : - Oui mais, à coup sûr, il meurt, et ce qu'il abandonnera devant lui ne pourra rien contre ce que nous laisserons derrière nous ; cette semence sans nom dont la vie prendra soin.
Auguste : - Sans doute, mais souviens-toi que dans le pire couloir de l'enfer, il y a quand même quelque chose ou quelqu'un à sauver. Ce n'est pas incompatible.
Les Transparents et les Matinaux : L'Espoir d'un Monde Meilleur
LE MONDE, DE NOS JOURS, EST HOSTILE AUX TRANSPARENTS.
Les seuls habitants du pays mythique, les rares habitants du pays réel, ce sont ceux qu'il appelle les Transparents ou les Matinaux. Ils luttent pour la beauté, luttent pour la vérité. Ils font un avec ce pays. Ils sont des dieux sur terre, mais des dieux qui ont su garder la simplicité.
« Pauvreté et Privilège » est dédié à tous les désenchantés silencieux, mais qui, à cause de quelques revers, ne sont pas devenus pour autant inactifs. Ils sont le pont. Fermes devant la meute rageuse des tricheurs, au-dessus du vide et proche de la terre commune, ils voient le dernier et signalent le premier rayon.
Quelque chose qui régna, fléchit, disparut, réapparaissant devrait servir la vie : notre vie des moissons et des déserts, et ce qui la montre le mieux en son avoir illimité. Arrêtons-nous près des êtres qui peuvent se couper de leurs ressources, bien que peu ou pas de repli n'existe pour eux. L'attente leur creuse une insomnie vertigineuse, la beauté leur pose un chapeau de fleurs. Salut à celui qui marche en sûreté à mes côtés au terme du poème. Il passera demain, debout sous le vent. Apprenez-leur, de la chute à l'essor, les douze mois de leur visage. Point ne l'émeut l'échec quoiqu'il ait tout perdu.
L'Homme Idéal selon Char
Un passant mythique, bien d'ici, nous rencontra : il voulait accroître l'espace des élans, la terre des égards, le murmure des oui, de midi en minuit. Un homme sans défauts est une montagne sans crevasses. Il ne m'intéresse pas. Je puis désespérer de moi et garder mon espoir en Vous.
Combien souffre ce monde pour devenir celui de l'homme, d'être façonné entre les quatre murs d'un livre ! Qu'il soit ensuite remis aux mains des spéculateurs et d'extravagants qui le pressent d'avancer plus vite que son propre mouvement, comment ne pas voir là plus que de la malchance : Combattre vaille que vaille cette fatalité à l'aide de sa magie, ouvrir dans l'aile de la route, de ce qui en tient lieu, d'insatiables randonnées, c'est la tâche des Matinaux.
L'Enfance et la Beauté
La mort n'est qu'un sommeil entier et pur avec le signe plus qui le pilote et l'aide à fendre le flot du devenir. Qu'as-tu à t'alarmer de ton état alluvial ? Cesse de prendre la branche pour le tronc et la racine pour le vide. C'est un petit commencement. Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s'habitueront.
Ils sont privilégiés ceux que le soleil et le vent suffisent à rendre fous, sont suffisants à saccager ! - l'enfant, c'est aussi la victime innocente qui crie à la face du monde la laideur cruelle incarnée. L'enfance, l'adolescence, c'est aussi le lieu de l'éducation profonde de la vie d'homme ; c'est enfin le lieu de révélation - chez l'adolescent - de l'amour, de la femme.
J'avais dix ans. La Sorgue m'enchâssait. Le soleil chantait les heures sur le sage cadran des eaux. L'insouciance et la douleur avaient scellé le coq de fer sur le toit des maisons et se supportaient ensemble. Mais quelle roue, dans le cœur de l'enfant aux aguets, tournait plus fort, tournait plus vite que celle du moulin dans son incendie blanc ?