Si les industries minière et sidérurgique sont intrinsèquement liées à l'identité de Charleroi, le verre, bien que moins évident au premier abord, a joué un rôle tout aussi crucial. Pendant plus de trois siècles, Charleroi fut un centre majeur de fabrication de verre plat. Au début du XXe siècle, l'industrie verrière y employait plus de 9000 personnes, faisant de la Belgique le premier exportateur mondial de verre plat, en grande partie grâce à Charleroi.

La Genèse d'un Musée pour Conserver la Mémoire
Face à ce riche passé industriel, la nécessité de préserver sa mémoire s'est rapidement imposée. Peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Association belge « pour favoriser l’étude des verres et composés siliceux », en collaboration avec le bourgmestre de Charleroi, Joseph Tirou, ont initié le projet de création d'un musée dédié au verre. Une convention fut signée en 1950, prévoyant la construction par l'État belge d'un bâtiment destiné à abriter l'Institut national du Verre et ce futur musée, dont la gestion devait être confiée à l'administration communale.
La Ville de Charleroi a alors pris la décision d'acquérir la collection de Raymond Chambon. Ce dernier, futur conservateur du musée, avait rassemblé un ensemble exceptionnel d'objets retraçant l'histoire du verre à travers les âges. Le Musée du Verre fut officiellement inauguré le 25 juin 1973, en présence du Prince Albert et du Premier Ministre, Edmond Leburton. Initialement situé en centre-ville, le musée a été transféré en 2007 sur le site du Bois du Cazier, dans l'ancienne lampisterie du charbonnage.

Une Collection Riche et Évolutive
La collection initiale du musée comptait un peu plus de 1000 objets, retraçant l'histoire du verre depuis l'époque mycénienne. Au cours des 50 dernières années, cette collection s'est considérablement enrichie pour atteindre aujourd'hui près de 6000 objets ou groupes d'objets. Une collection iconographique vient compléter cet ensemble. L'enrichissement des collections s'effectue tant par des dons que par des acquisitions.
Le site du Bois du Cazier, où est désormais implanté le musée, a été conçu pour réunir le musée du verre et le musée de l'industrie. Au-delà de l'aspect commémoratif de la catastrophe minière de 1956, ce site incarne la volonté de créer une trilogie fer, verre, charbon en hommage à l'histoire industrielle de la région.
L'Industrie Verrière à Charleroi : Une Révolution Technique et Sociale
L'histoire du verre à Charleroi remonte au XVIIe siècle, avec l'installation des premières verreries. La véritable révolution dans la production du verre a cependant marqué les débuts des années 1880 avec l'installation des premiers fours à bassins, remplaçant les fours à pots. Cette innovation a profondément bouleversé les méthodes de production, les prix et l'organisation du travail.
Les verriers formaient une catégorie à part parmi les ouvriers. Alors que le salaire moyen d'un ouvrier s'élevait à 1 franc par jour, un souffleur de verre pouvait gagner de 12 à 16 francs par jour, ce qui en faisait une véritable "petite aristocratie". Ces artisans vivaient et sortaient ensemble, créant une forte cohésion sociale.
Les Débuts du Syndicalisme dans le Verre
Sur le plan politique, cette période fut également très fertile avec la création de la première organisation ouvrière du bassin de Charleroi, l'Union verrière, dirigée par un initiateur du Parti ouvrier belge. Les émeutes de 1886 ont vu une participation significative des verriers. Le syndicat des verreries, créé en 1882, fut le premier syndicat établi sur le territoire belge. Albert Delwarte, Oscar Falleur et Xavier Schmidt furent parmi ses initiateurs.
Malgré la répression suite aux émeutes de 1886, qui mena à la condamnation d'Oscar Falleur et Xavier Schmidt, l'Union verrière fut refondée en 1894 sous la présidence d'Edmond Gilles. Ce dernier fit preuve d'une intransigeance notable envers les patrons comme envers les ouvriers, influençant le syndicalisme militant du début du XXe siècle. La presse de l'époque relaye activement la défense des ouvriers verriers et des droits des souffleurs de verre face au patronat.

Des Conditions de Travail et un Savoir-Faire Unique
L'exposition « La Verrerie, une Ruche Humaine ? » a mis en lumière l'hommage rendu aux hommes, femmes et enfants ayant contribué à la richesse de l'industrie verrière. Elle a permis d'évoquer non seulement des figures connues comme les souffleurs et les porteuses de canons, mais aussi des métiers moins connus tels que les dockers du verre, les potiers ou les forgerons, soulignant la complexité et la complémentarité des métiers de la verrerie.
Les conditions de travail étaient extrêmement difficiles : des lieux clos, chauds, sombres, où le risque d'accident, notamment près des fours atteignant 1200 degrés, était constant. Pourtant, ces artisans étaient animés par une profonde fierté de maîtriser un savoir-faire ancestral, transmis de père en fils depuis l'arrivée des premiers souffleurs allemands au XVIIIe siècle. Ce savoir-faire était jalousement gardé, les recettes restant confidentielles à chaque verrerie.
Malgré la rudesse des conditions, les photographies d'époque témoignent d'une certaine fierté et dignité chez les verriers. Ils étaient conscients des risques encourus, les accidents, bien que rares, étant souvent fatals. Le contrat de travail d'un souffleur de verre, lu aujourd'hui, relativise nos propres conditions de travail et invite à une compréhension plus nuancée de cette époque.

La Mécanisation et l'Évolution de l'Industrie
Avec la mécanisation de la production de verre plat, le rôle du souffleur de verre, détenteur d'un savoir ancestral, a été réduit à celui d'ouvrier. Cette transition fut socialement difficile, non seulement en raison de la diminution des revenus, mais surtout parce qu'elle a privé ces artisans d'une partie de leur raison d'être. De nombreux souffleurs ont été mis à la retraite face à cette dévalorisation de leur savoir-faire.
Cependant, la puissance de l'Union verrière et la reconnaissance de l'incomparable savoir-faire des souffleurs ont longtemps protégé les verreries. Au début du XXe siècle, face à l'augmentation des coûts des matières premières (charbon, soude), les maîtres de verrerie ont cherché à réduire les coûts de production pour rester compétitifs sur le marché international. Fait notable, jamais ils n'ont osé toucher au salaire des verriers, conscients de la valeur de leur travail. C'est cette qualité reconnue mondialement qui a permis au verre belge de s'exporter massivement jusqu'au début du XXe siècle, faisant de Charleroi le premier producteur et exportateur mondial de verre plat.
Le Déclin de l'Industrie Traditionnelle et la Préservation du Patrimoine
L'industrie verrière traditionnelle et artisanale s'est achevée vers 1930. Par la suite, la mécanisation accrue et l'ouverture du marché mondial ont intensifié la concurrence étrangère. Les petites verreries ont périclité, tandis que les plus résistantes ont fusionné pour former des groupes plus importants tels que Mecaniver, Glaver ou Univer, afin de faire face à la concurrence. Au début des années 1960, Glaver et Univer fusionnèrent pour devenir le groupe Glaverbel, qui fut plus tard racheté par le groupe japonais Asahi Glass Company (AGC).
Aujourd'hui, l'héritage du verre en Belgique est largement détenu par l'AGC, avec notamment son centre de recherche européen à Gosselies et une unité de production de verre plat à Moustier-sur-Sambre. Le drame de l'industrie verrière réside dans le fait qu'il ne reste quasiment plus de traces physiques à Charleroi ; les bâtiments des anciennes verreries ont été détruits. À l'exception du Musée du Verre et de ses archives, il ne subsiste rien de cette époque.

Le Musée du Verre : Gardien de l'Identité Régionale
Le Musée du Verre de Charleroi, fondé il y a plus de 50 ans, joue un rôle essentiel dans la préservation et la valorisation de ce patrimoine. Connaître son passé permet de mieux appréhender l'avenir et d'éviter de répéter les erreurs. Pour Charleroi et la fierté de sa région, cet héritage contribue à forger son identité. L'industrie du verre est profondément ancrée dans l'ADN de la population ; nombreux sont les Carolos dont les ancêtres étaient souffleurs de verre. La toponymie locale, avec ses noms de rues rappelant cette histoire, témoigne de cette présence persistante.
La fierté de dire "mon père ou mon grand-père était souffleur de verre" perdure, et ce passé est nécessaire à la construction d'une identité forte, porteuse d'un avenir positif. Le fait que l'AGC ait choisi Gosselies pour son centre de recherche témoigne de la reconnaissance de Charleroi comme berceau de l'histoire du verre et contribue à sa pérennisation.
Le musée propose une spécificité unique en Wallonie, offrant un espace privilégié de rencontre entre le passé et l'avenir de la matière verre. Il est la mémoire vivante de l'histoire du verre en Wallonie, dont la richesse a contribué à la construction de l'identité régionale. Sa mission essentielle est de préserver et de valoriser cette histoire.
Métiers D'Arts Métiers D'Exceptions Demonstration Souffleur de verre
Activités et Offre Éducative du Musée
Le musée ne se contente pas de conserver des collections ; il est un lieu de transmission et de création. Il propose tout au long de l'année des stages d'initiation et de perfectionnement aux techniques du verre (fusing, travail au chalumeau, pâte de verre), des stages d'été pour les enfants, des focus d'artistes et des conférences. Chaque visite peut être suivie d'une démonstration de façonnage au chalumeau à l'atelier.
Le service éducatif et culturel accompagne la programmation artistique par le biais d'actions multiples, d'échanges et de rencontres. Il propose des visites guidées, générales ou thématiques, ainsi que des ateliers d'expression plastique pour tous les publics (adultes, scolaires, jeunes, publics fragilisés). Les objectifs sont d'aiguiser le regard, de favoriser l'analyse, la description, la comparaison, de susciter l'émotion artistique et de développer la créativité.
L'exposition « La Verrerie, une Ruche Humaine ? », tenue jusqu'au 25 mai 2018, a mis en scène des souffleurs jonglant avec le verre en fusion, accompagnés du son de la cloche de l'usine, offrant un spectacle artistique saisissant. Les collections permanentes du musée, représentant divers courants créatifs, belges ou internationaux, y sont présentées dans toute leur splendeur.
Les artisans expérimentés peuvent transformer quelques grammes de sable en objets d'art complexes, tels que des poids de rideaux tendances ou des éléphants, démontrant la polyvalence et la magie du travail du verre.
Le Musée du Verre s'est agrandi d'une aile contemporaine, alliant verre, briques et acier. Fondé il y a 45 ans, il occupe une place singulière à Charleroi, étant un espace privilégié où se rencontrent le passé et l'avenir de la matière verre.