L'étude de la polychromie des sculptures médiévales, qu'elles soient en pierre ou en bois, a longtemps été négligée, voire niée. Les reproductions en noir et blanc des œuvres, les décapages successifs aux 19e et 20e siècles dans un but esthétique, ainsi que l'action des intempéries ont souvent effacé les traces de couleurs d'époque. Cependant, les avancées scientifiques permettent aujourd'hui de mieux comprendre les techniques artistiques et les compositions pigmentaires utilisées, révélant un univers visuel bien différent de celui que nous percevons majoritairement.

Sainte-Catherine d'Alexandrie : une étude de cas
La sculpture de Sainte-Catherine d'Alexandrie, œuvre d'André Beauneveu datant de 1374-1386, actuellement en cours d'étude et de restauration dans l'Atelier des sculptures en pierre, offre un exemple concret de ces recherches. Provenant de la Chapelle des Comtes de l'église Notre-Dame de Courtrai, cette sculpture commandée par Louis II de Flandre pour son mausolée est taillée dans de l'albâtre, un matériau précieux qui, selon les connaissances actuelles, n'était que partiellement peint.
La sculpture a connu une histoire mouvementée, ayant même été enterrée avec les métaux précieux de l'église suite aux furies iconoclastes. Fortement restaurée en 1866 en raison de son très mauvais état, elle présente aujourd'hui des traces de polychromie partielles qui font l'objet d'une observation minutieuse sous microscope binoculaire par la conservatrice-restauratrice Judy De Roy. L'objectif de cette recherche est de mieux comprendre les sculptures de cette époque en albâtre et, potentiellement, de réaliser une reconstitution numérique.

La redécouverte de la polychromie antique et médiévale
Tout au long du Moyen Âge, les pratiques polychromes se sont poursuivies et diversifiées, tant dans l'art profane que religieux, en Orient comme en Occident. Le christianisme, bien qu'accordant une place prépondérante à la lumière, n'excluait pas l'usage de couleurs vives. Le décor de la basilique de Sainte-Sophie à Constantinople, reconstruite par Justinien au début du VIe siècle, en est un exemple, déployant une riche polychromie grâce à l'usage de pierres colorées, de peintures et de mosaïques à fond d'or.
La querelle iconoclaste, à partir du VIIIe siècle, a conduit les Byzantins à proscrire l'usage de sculptures pour la représentation du divin, les icônes remplaçant les images en ronde-bosse tout en conservant leur richesse chromatique. En Occident, le goût pour les marbres et les métaux s'est maintenu, mais la gamme des techniques s'est élargie pour inclure le vitrail, le bois polychrome, la cire peinte et la terre cuite vernissée.
La sculpture gothique et ses polychromies
La sculpture gothique se distingue par deux types de polychromie : l'une réservée au bois et aux pierres tendres, où l'enduit coloré couvre la totalité de la surface, et l'autre pour les matériaux plus précieux comme le marbre, l'ivoire et l'albâtre, où les rehauts de couleurs sont plus discrets et mettent en valeur la teinte naturelle du matériau. La restauration de la Vierge à l'Enfant de Toulouse, connue sous le nom de Nostre Dame de Grasse (vers 1460-1480), a révélé sa polychromie d'origine : la statue en calcaire était entièrement peinte et rehaussée de dorure, avec des changements de couleurs observés lors de repeints ultérieurs.
Cependant, l'omniprésence des couleurs a suscité des critiques dès le XIIe siècle, Bernard de Clairvaux dénonçant la polychromie des images saintes pour leur attraction jugée sensuelle. La Réforme, quelques siècles plus tard, a promu un modèle alternatif basé sur la simplicité et la monochromie.
Le triomphe de la monochromie et la perception moderne
Les vestiges antiques, souvent dépourvus de leur parure colorée, ont contrasté avec la polychromie des productions médiévales. La Renaissance, en cherchant à renouer avec l'Antiquité, a adopté le modèle de la monochromie, symbole de perfection artistique. Le courant néo-classique a consacré la blancheur comme un critère d'excellence, les moulages en plâtre contribuant à diffuser cet idéal antique dépourvu de couleur.
Johann Joachim Winckelmann, en posant les fondements de l'histoire de l'art antique, a certes conscience de la présence de couleurs sur certaines œuvres découvertes, notamment à Herculanum, mais ne considère pas la polychromie comme un critère d'analyse significatif. Il faut attendre la fin du XVIIIe siècle, avec le développement des voyages et des fouilles archéologiques, pour que son importance soit pleinement reconnue.
Antoine Chrysostome Quatremère de Quincy et la sculpture polychrome
Antoine Chrysostome Quatremère de Quincy, dans son ouvrage "Le Jupiter olympien" (1815), est le premier à qualifier explicitement la sculpture grecque et romaine de « polychrome », marquant un tournant dans la perception de l'art antique.
La polychromie dans l'architecture médiévale
La polychromie ne se limitait pas aux sculptures ; elle était également un élément fondamental de l'architecture médiévale. L'article mentionne plusieurs exemples notables :
- La basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay (XIIe siècle), pour ses pierres de couleurs.
- La Cathédrale Santa-Maria-del-Fiore de Florence, dont le parement extérieur et intérieur est composé de marbres et de pierres polychromes, avec des panneaux de mosaïques. La polychromie extérieure se retrouve à l'intérieur, créant un contraste frappant avec les piliers et les arcs en pierre gris sombre. Les pavements de pierre contribuent également à cette richesse visuelle.
- Les toitures polychromes, comme celles des Hospices de Beaune, ou encore la Cathédrale Saint-Etienne de Vienne avec ses tuiles vernissées colorées présentant des motifs géométriques et un aigle bicéphale.

Selon les moyens, les ressources locales, le goût et les compétences des ouvriers, chaque église ou cathédrale présentait des variations stylistiques, influençant la taille, la hauteur, le style des sculptures et la richesse de l'ornementation. Le matériau de construction était donc un élément primordial dans l'étude, y compris pour les aspects polychromiques.
Les défis de l'étude de la polychromie
L'étude de la polychromie médiévale se heurte à plusieurs difficultés :
- La perception changeante des couleurs : Les hommes du Moyen Âge percevaient et concevaient la couleur différemment de nous. Leur conception échappait souvent à une logique purement réaliste, la couleur pouvant porter une dimension symbolique. Notre perception actuelle ne peut donc jamais être identique à celle d'un homme du Moyen Âge.
- La complexité des sources écrites : Les écrits sur la couleur au Moyen Âge sont rares. Les scientifiques de l'époque s'intéressaient davantage à la lumière qu'à la nature de la couleur elle-même.
- La classification des couleurs : Au Moyen Âge, les couleurs principales étaient au nombre de six : blanc, jaune, rouge, vert, bleu et noir. Le vert n'était pas considéré comme un mélange de jaune et de bleu, et le violet était plus proche du noir. Des associations de couleurs aujourd'hui jugées inhabituelles, comme le rouge et le vert, étaient courantes.
- La reconstruction numérique vs. la réalité : Les techniques scientifiques permettent de reconstituer les couleurs, mais ne permettent pas de se glisser dans la psychologie des artistes ou des spectateurs de l'époque.
Les couleurs médiévales : symbolisme et perception
Dans l'art médiéval, le choix des couleurs ne répondait pas à un impératif réaliste. Par exemple, le bleu du manteau de la Vierge évoquait son aspect céleste. La couleur était le fruit de la représentation que l'on se faisait de la chose représentée, et non de sa perception visuelle objective.
La perception des couleurs était pensée comme le fruit de rayons sortant de l'œil et captant des particules émises par des corps colorés. L'idée circulait que la couleur était une sorte de lumière obscurcie traversant un corps coloré.
Techniques et matériaux de la polychromie
L'atelier ARC-Nucléart a mené des études approfondies sur la polychromie, révélant l'utilisation de divers matériaux et techniques :
- Les dorures : L'or était largement employé pour les chevelures, les manteaux et les "brocarts appliqués" sur les robes de saints et saintes.
- L'azurite : Ce pigment minéral au bleu intense était utilisé pour les vêtements, notamment les revers de manteaux, les robes de la Vierge et les costumes de donateurs, comme un substitut au coûteux lapis-lazuli.
- Les laques rouges : Utilisées pour les plaies et coulures de sang, elles étaient composées d'une résine et colorées au rouge de cochenille ou rouge carmin.
- Le vert : Le vert de la terrasse, tendre et lumineux, était obtenu par un mélange de jaune de plomb étain et d'un pigment au cuivre.
Procédés de nettoyage et de restauration
Le nettoyage des œuvres polychromes nécessitait une grande précaution, adapté à la sensibilité de chaque matériau et technique picturale :
- Nettoyage des dorures : Une émulsion grasse à base de White Spirit et d'eau déminéralisée était employée pour éliminer la crasse et la première couche de surface.
- Nettoyage des zones de "brocart appliqué" : Ces zones, simplement encrassées, étaient traitées avec soin.
- Nettoyage des carnations : Le processus impliquait l'élimination du vernis oxydé à l'éthanol et l'application d'un gel spécial sur les épaisseurs, suivi d'un rinçage rapide.

La Vierge de pitié de Saint-Offenge : un exemple d'œuvre polychrome
La Vierge de pitié de Saint-Offenge, datant de la fin du XVe siècle, est une sculpture en bois polychrome et doré d'une grande richesse. Elle représente la Vierge assise tenant le Christ mort, entourée de saint Jean l'Évangéliste et de sainte Marie-Madeleine. Le sol évoque le Calvaire, et un emplacement vide suggère un vase à onguents. Le donateur est représenté agenouillé en prière, revêtu d'un manteau marqué du tau, symbole de l'ordre des Antonins.
Cette sculpture est attribuée à un groupe produit à Chambéry ou plus probablement à Genève à la fin du Moyen Âge. Elle sera présentée lors d'une exposition organisée par le musée-château d'Annecy, dans le cadre d'un projet réunissant huit institutions partenaires pour l'exposition "De l'or au bout des doigts", qui mettra en lumière les artistes et artisans médiévaux dans divers domaines.
Voyage au cœur des églises de France : Entre foi, pierre et lumière – Documentaire Religion - MG
L'étude de la polychromie des sculptures et des éléments architecturaux médiévaux est un domaine complexe mais essentiel pour une compréhension approfondie de l'art et de la culture de cette période. Elle révèle un monde visuel riche et symbolique, loin de la perception monochrome souvent associée au Moyen Âge.
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