Célèbre pour ses ouvrages destinés à la jeunesse, Pierre Gripari n’est pas que cela. Il fut aussi un homme de lettres, qui participa à la vie intellectuelle de son temps. Né en 1925 et décédé en 1990, Pierre Gripari est un écrivain français demeuré à la postérité, surtout pour ses écrits destinés à la jeunesse.

Enfance et Jeunesse Marquées par les Épreuves
Issu d’une famille plutôt bourgeoise, il fit face à une certaine misère après le décès de ses deux parents, survenu pour des causes différentes, au cours du second conflit mondial. Il interrompit alors ses études en prépa littéraire pour exercer divers petits métiers alimentaires : commis agricole, clerc de notaire ou pianiste dans des bals. De 1946 à 1949, il s’engagea dans les troupes aéroportées.
Pierre Gripari arrêta ensuite de travailler pour écrire, mais, faute de pouvoir publier, travailla de nouveau comme garçon de bibliothèque au CNRS. Il avait été, entre-temps, l’amant de Charles Trenet.
Premiers Pas Littéraires et Période de Difficultés
En 1962, il se fit connaître par une pièce de théâtre, Lieutenant Tenant, créée à la Gaîté-Montparnasse, recueillant alors le soutien de Michel Déon. Cela lui permit la parution en 1963 d’un récit autobiographique, Pierrot la lune, à la Table ronde. Mais les écrits de « Pierrot », comme il se faisait appeler, ne rencontrèrent guère le succès. Il fut congédié par son éditeur en 1967.
Pendant presque dix ans, il fut boudé par la totalité des maisons d’édition parisiennes. C’est que, dans l’intervalle, Gripari, qui n’était plus stalinien, s’était mis à « mal penser » comme il l’admit officiellement à Jacques Chancel dans l’émission Radioscopie, une de ses rares apparitions médiatiques.

La Rencontre avec L'Âge d'Homme et une Production Littéraire Prolifique
S’ensuivit toute une période de bohème, pour manier la litote (en réalité d’importante pauvreté). Gripari n’eut plus d’éditeur jusqu’en 1974, et sa rencontre avec Vladimir Dimitrijević, des éditions suisses L’Âge d’Or, qui lui accorda une licence totale et accepta tous ses textes.
Maîtrisant la dactylographie, il occupa divers emplois de bureau à mi-temps. Peu encombré mentalement par ces travaux alimentaires, il pouvait consacrer le reste de son existence à la littérature (hormis, par ailleurs, des piges dans la presse nationaliste et quelques chroniques radiophoniques). On lui fournissait vêtements et livres… qu’il offrait systématiquement à plus nécessiteux que lui (après les avoir lus s’agissant des bouquins).
Gripari continua en tout cas d’être édité et lu (en moins de trente ans, il fit paraître presque cinquante volumes, de toutes sortes : pièces de théâtre, romans, poèmes, chroniques, journaux, nouvelles et contes pour enfants). Ces derniers sont restés à la postérité, dont Les Contes de la rue Broca et Le conte de Paris. Leur inscription au programme de l’éducation nationale par Jack Lang permit à Gripari de souffler financièrement, en tout cas de ne plus travailler par ailleurs. Il demeura toutefois dans une très grande précarité, ne pouvant s’empêcher d’être généreux malgré son indigence.
Œuvres Clés et Parcours Intellectuel
Trois œuvres au moins permettent de comprendre le parcours intellectuel de Gripari : Pierrot la Lune, Frère Gaucher ou le voyage en Chine et Patrouille du conte, publiés respectivement en 1963, 1975 et 1982.
Pierrot la lune est un écrit de jeunesse, une sorte d’autofiction comme on dirait aujourd’hui, un récit initiatique dans lequel sont comptées les jeunes années de Gripari. Le chaos de la guerre aidant, le garçon y connaît des expériences marquantes et troublantes : exil en Touraine, persécutions à l’école, dipsomanie et folie de sa mère, perte de ses parents et premiers émois homosexuels.
Ensuite, la période communiste de Gripari a sans doute correspondu à l’air du temps et s’est nourrie de son passage à la CGT. Elle est peu documentée, sinon négativement dans Frère Gaucher ou le voyage en Chine, sa grande œuvre selon nous. Publié en 1975 après les années de refus sus-évoquées, ce roman épistolaire narre le voyage d’observation en URSS puis dans la Chine maoïste d’un linguiste et de son fils marxiste. Tout l’art de Gripari y gît : son érudition, sa drôlerie, son sens de la provocation et… son passage de l’autre côté du miroir. Ses yeux décillés, sa critique du communisme y est féroce et irrésistible. Sans doute même avant E. Todd, il y décrit ce qui emporta inexorablement la chute du régime soviétique : l’aboulie et le nihilisme quotidien afférents à l’absence d’économie réelle.
« Rien d’étonnant à ce que la bureaucratie du Parti, en régime socialiste, se conduise, mon Dieu, comme une morue. Que craint-elle en effet ? Étant à la fois capital, État, police, syndicat, justice, église, et ne tolérant aucune opposition, elle est seule à produire, seule à distribuer, seule à vendre. Chaque citoyen est obligé de lui louer sa force de travail et de ne la louer qu’à elle seule. Elle ne craint ni la concurrence ni le mécontentement de la clientèle. Elle peut donc faire les prix à sa guise et organiser le marché noir officiel. Elle peut, au surplus, payer ses salariés aussi mal qu’elle le désire, sans crainte de les voir changer de patron ou s’établir à leur compte… Bref, en régime socialiste, il n’y a pas de limite à l’exploitation de l’homme par l’homme, sinon la nécessité, pour le Parti-trust de vendre sa camelote - mais il préfère la vendre à l’étranger pour avoir des devises - ou, à l’extrême, le désespoir des masses travailleuses, lequel désespoir peut prendre épisodiquement la forme de la révolte, mais s’exprime le plus souvent par la passivité, le fatalisme, le vol et le tirage au cul ».
L’auteur y écrit des passages antisémites, qu’il réitéra à la radio ou dans d’autres écrits. Ses propos antijuifs sont formulés autour des axes traditionnels : le prétendu racisme des Israélites et la dénonciation du « juif de gauche », comme figure nomade et urticante. Mais, comme souvent, pareil antisémitisme - dont on ne peut exclure qu’il relève de la pure provocation, ce qui ne l’excuse pas - est contradictoire. Pierre Gripari critique le sionisme, tout en soutenant, en « fasciste » et à la manière de Rebatet à la même époque (celle de Suez et de la guerre des Six Jours), Israël dans la guerre qui l’oppose à ses voisins arabes. Israël est vu par les droitiers personnages comme un État-nation à la population homogène et au service de ses habitants (par opposition aux démocraties européennes mâtinées et soumises à l’étranger).
Enfin, dans Patrouille du conte, l’écrivain s’en prend au politiquement correct. On ne sait s’il est encore pertinent de convoquer pareille expression, tant la manipulation perverse de langue et de la réalité - c’est la même chose - au profit du progressisme est désormais paroxystique. Patrouille du conte est une sorte de mise en abyme dans laquelle notre écrivain pour enfants rédige un conte pour adultes dans lequel la maréchaussée de la pensée conforme demande à une brigade ad hoc d’aller quérir les personnages de contes célèbres pour moraliser leur contenu, ou afin qu’ils fassent amende honorable.
Le plus intéressant dans Patrouille du conte est la corrélation qui est faite entre la République, la destruction de tout et la novlangue. C’est au nom de l’égalitarisme et du progrès républicains que tous les crimes contre, non pas la tradition, mais la simple fonctionnalité des choses, sont commis. La République avec une majuscule - pas la République française - n’est donc point une hypostase, sinon un pays alternatif, un projet messianique et antinational qui se développe plus ou moins sur le même territoire et le même fonds historique que la France. Pierre Gripari devine également le grand guichet que va devenir notre pays exsangue à force de socialisme. La vie publique se mue progressivement en une entreprise de pillage de l’État par tous à force de redistribution, puis, une fois les caisses vidées, en vol de tous par chacun.
Réflexions sur le Monde de l'Édition et la Littérature
Ce n’est ni par réaction ni par esthétique que Gripari demeurait en marge, mais par honnêteté : un écrivain doit écrire ce qu’il pense (« le jeu vaut qu’on fasse quelques petits sacrifices… Le plaisir de l’écriture vaut largement tout cela […] La vie que je mène me convient »).
Dans une époque où l’édition de poche a pu être critiquée pour sa diffusion massive et potentiellement dégradante de la culture, Gripari exprimait une inquiétude similaire. Il observait une déconnexion entre possesseurs de livres et lecteurs, et une tendance à privilégier la rentabilité sur la qualité littéraire. « Autrefois, les éditeurs travaillaient pour un public restreint, celui des gens qui savaient lire. Les illettrés, de leur côté, avaient une culture à eux parfaitement authentique et d’une grande valeur : le folklore. Aujourd’hui, on a tué le folklore et on l’a remplacé par le journal, le magazine la radiotélévision, le best-seller. Les gens qui savent lire sont toujours là, toujours minoritaires, mais l’industrie du livre travaille de moins en moins pour eux. Commercialement parlant, ils ne sont pas intéressants. Éditeurs, distributeurs et libraires ont tout intérêt à se mettre au service du philistin salarié, de la petite dactylo snob - en un mot des analphabètes scolarisés - car ce sont eux qui ont le fric. C’est ainsi que l’on tue une culture. Résultat : ce n’est plus l’intérêt littéraire de l’œuvre qui compte, mais sa rentabilité. Sur quoi un éditeur juge-t-il de la rentabilité d’un texte ? Sur sa ressemblance plus ou moins grande avec le succès de librairie de l’année passée. Tout ce qui s’en écarte est rejeté avec des phrases du genre qui voulez-vous qui lise cela ? ou encore oui, mais maintenant, voyez-vous, ce que le public aime c’est plutôt … »
Il y a en tout cas une conséquence indiscutable de cette démocratisation du livre : la désaffection pour la littérature. Mais au-delà, n’est-ce pas dans l’imprimerie et la diffusion de la presse qu’il faut en chercher l’origine ? Jadis, ne savaient lire que ceux qui écrivaient. Avec l’essor de la presse, consubstantiel à la révolution industrielle, le paradigme fut inversé : tout lecteur s’est fait auteur, pouvant écrire aux journaux afin d’y donner son opinion. C’est qu’il y a un particularisme des créations, objets d’une reproduction mécanisée : le tirage en masse ôte à l’œuvre sa fonction ritualisée. Et de proche en proche en proche, on a cru que toute personne maîtrisant une langue à l’écrit pouvait potentiellement se faire écrivain, comme s’il suffisait de savoir donner un coup de pied pour être footballeur.
Or, nous avons quitté la civilisation de l’écrit et du livre, et rejoint celle de l’image et des écrans. Il s’ensuivra peut-être une renaissance de la littérature. Qui, dans quelque temps encore, suera sang et eau pour produire un texte dans un monde où plus personne ne lit ? Michel Houellebecq avait expliqué le prestige du cinéma dans les années 1930 à 1970 par… l’avènement de la machine à écrire. Le dactylographe ne permettant guère d’incises, le style linéaire et journalistique s’était imposé dans l’écriture ; la plupart des génies migrèrent alors vers le cinéma où ils se comportèrent au demeurant comme des auteurs. Puis le micro-ordinateur permit de nouveau un travail sur la langue par le palimpseste du traitement de texte. Le roman reprit ses droits, mais, comme un effet indésirable, la démocratisation de la bureautique engendra la multiplication des manuscrits (il était autrefois coûteux pour l’impétrant-écrivain de rédiger à la main ou même reproduire plusieurs centaines de pages…). Enfin, les intelligences artificielles d’aide à la rédaction pourraient permettre la génération quasi instantanée de texte non-littéraires, rendant surnuméraires les auteurs à la petite semaine. Tout cela semble également réjouissant pour les authentiques écrivains. Il faut savoir parfois travailler pour la vie d’après, encore qu’on ne soit jamais à l’abri d’un succès inattendu.
Principales Œuvres et Genres Explorés
Pierre Gripari a exploré à peu près tous les genres. Excellent connaisseur des patrimoines littéraires nationaux, il sait aussi mettre à profit les mythes et le folklore populaire, sans dédaigner les récits fantastiques et la science-fiction. Il est ainsi parvenu à créer tout un univers. Son œuvre littéraire est marquée par l'érudition, la citation et l'exercice de style.
Contes et Histoires pour la Jeunesse
Pierre Gripari est surtout connu du public comme un écrivain pour enfants. Son œuvre la plus célèbre, Les Contes de la rue Broca, paraît en 1967. Elle comprend plusieurs histoires mettant en scène le merveilleux, dans le cadre familier d'un quartier du Paris contemporain. Les premières éditions des Contes, aux Éditions de la Table ronde, passent inaperçues, mais leur réédition par Gallimard apporte à Gripari succès et célébrité.
- 1967 : Contes de la rue Broca, contes, Éditions La Table Ronde.
- 1976 : Histoire du Prince Pipo, de Pipo le cheval et de la Princesse Popi, roman pour enfants.
- 1977 : Pièces enfantines, Éditions L’Âge d’Homme.
- 1983 : Les Contes de la Folie Méricourt, contes.
- 1985 : Jean-Yves à qui rien n’arrive, roman pour enfants.
- 1986 : Nouvelles Pièces enfantines, Éditions L’Âge d’Homme.
- 1988 : Sept farces pour écoliers.
- 1989 : Huit farces pour collégiens.
- 1990 : Contes d’ailleurs et d’autre part, contes.
Romans et Nouvelles
- 1963 : Pierrot la lune, récit autobiographique.
- 1972 : L’Arrière-monde et autres diableries, nouvelles.
- 1975 : Frère Gaucher ou le voyage en Chine, roman.
- 1979 : Café-théâtre.
- 1981 : Paraboles et fariboles, nouvelles.
- 1982 : Moi, Mitounet-Joli, roman.
- 1982 : Patrouille du conte, roman.
- 1985 : La Rose réaliste, nouvelles.
- 1987 : Contes cuistres, nouvelles.
- 1990 : Le Musée des apocryphes, nouvelles.
- 1992 : Je suis un rêve et autres contes exemplaires, anthologie de nouvelles.
Essais et Critiques
- 1981 : Critique et autocritique, recueil d’articles.
- 1983 : Reflets et réflexes, essai.
- 1987 : Nouvelles critiques, recueil d’articles.
- 1996 : Le Devoir de blasphème.
Engagement Politique et Positionnements
Communiste de tendance stalinienne de 1950 à 1956, il se rapproche ensuite des milieux d’extrême droite (il sera ainsi membre d’Europe-Action). Néanmoins, son absence ultérieure d’engagement politique ferme manifeste son désintérêt profond de la politique active, bien qu’il participe au comité de parrainage du journal d’extrême droite Militant au cours des années 1980.
Il s’intéresse aux religions pour en pointer le folklore, souvent sous forme de pastiche. Il a également tenu à de nombreuses reprises des discours haineux contre les juifs ainsi que des propos misogynes. La critique des monothéismes, notamment la religion juive, qu'il jugeait totalitaire et raciste, est présente dans son œuvre.
Pierre Gripari se définissait lui-même comme « un Martien observant le monde des hommes avec une curiosité amusée, étranger au monde terrestre. » Entre rue Broca et rue de la Folie-Méricourt, et quoiqu’il fût aussi épicurien, il menait une vie de bohème quasiment monacale. Indifférent à toute ambition matérielle, il s’accommodait de la pauvreté pour ne jamais tomber dans la compromission.