Poinçon le Forestier Valognes : Collection d'orfèvrerie et de livres illustrés

Les 23, 24 et 25 octobre prochains, les collections de Maître Jean-Claude Delauney, avocat honoraire et ancien Bâtonnier de Caen, seront proposées aux enchères par Beaussant Lefèvre à Drouot. Parmi les nombreux ensembles initiés par Louis Deglatigny (1890-1935) puis conservés et augmentés par les générations qui lui ont succédé, nous souhaitons vous présenter aujourd’hui la collection de livres illustrés et celle d’orfèvrerie chères au collectionneur qu’est Maître Jean-Claude Delauney.

Élaborées avec une attention particulière à la qualité, la rareté et l’intérêt intrinsèque des œuvres, ces deux collections témoignent parfaitement de la volonté de notre esthète collectionneur de réunir des corpus cohérents et apportant un éclairage sur le travail des artistes. Ainsi, vous découvrirez comme fil conducteur de la collection de livres illustrés le lien si particulier entre les auteurs et les illustrateurs, offrant aux amateurs des ouvrages d’une grande richesse. En ce qui concerne l’orfèvrerie, il s’agit de pièces d’une rareté exceptionnelle tant par leur datation que par leur provenance géographique.

Venez découvrir, au travers des mots de Maître Delauney lui-même, la passionnante histoire de ces collections et des œuvres qui sont aujourd’hui vouées à rencontrer d’autres passionnés.

Collection de livres illustrés

« Pendant plus de soixante années maintenant, l’une de mes plus constantes passions de collectionneur et amateur aura été la bibliophilie, en évitant les écueils de la bibliomanie et les sirènes de la bibliolâtrie. Après m’être intéressé quelques décennies surtout aux incunables et post-incunables normands, aux rarissimes éditions originales des toutes premières œuvres de Corneille, ainsi qu’aux manuscrits, épreuves corrigées et exemplaires de choix de nombre de mes écrivains préférés, de Barbey d’Aurevilly et Gourmont en passant par Flaubert, Maupassant, Zola, jusqu’à Régnier, Montesquiou et Mirbeau, entre autres.

L’essentiel de ma quête s’est finalement portée, n’en déplaise au dieu Flaubert, qui en détestait « foutrement et furieusement » le genre, « Ô illustration, invention moderne faite pour déshonorer toute littérature ! », (15 février 1880, lettre à l’éditeur Charpentier) vers le livre illustré et des plus talentueux de ses praticiens, de la fin du XIXe siècle à la première moitié du XXe siècle, principalement T.A. Steinlen, Lepère et Jouas. En recherchant surtout les ouvrages pour lesquels l’artiste a œuvré, non seulement en accord, mais en totale harmonie, avec l’auteur du texte : ainsi de Steinlen pour le « Crainquebille » d’Anatole France et le « Barabbas » de Descaves, de Jouas pour « La Cathédrale » de Huysmans ou le « Valognes » de Sedeyn et le « Rouen » de Dubosc, de Lepère pour notamment les « Foires et Marchés normands » de Lhopital. »

FRANCE (A.). L’Affaire Crainquebille.

Paris, Édouard Pelletan, Éditeur, 1901, grand in-4°, maroquin chocolat, sur le premier plat un cuir incisé de Steinlen enchâssé, dos à nerf, titre et nom de l’auteur poussés à froid, doublure de maroquin rouge avec jeu de listels de maroquin chocolat en encadrement, gardes de soie moirée noire, couverture et dos, tranches dorées sur témoins, chemise et étui gainés de maroquin chocolat (M. Lortic - [Steinlen]).

ÉDITION ORIGINALE de cette nouvelle d’Anatole France (1844-1924), dans laquelle il critique l’institution judiciaire de l’époque, aveugle et inhumaine. Le plus réussi des livres illustrés par Steinlen (1859-1923). 63 compositions originales en noir du peintre, dont 6 hors-texte, gravées sur bois par Deloche, Froment, Gusman, Perrichon… Estimation : 15 000 / 20 000 €

Illustration de Steinlen pour

« Et à dire vrai, avec ou sans belles-lettres, j’aurais collectionné au premier chef les dessins d’illustration de Steinlen, pour qui la joie de la découverte remonte à mon enfance, chez mes grands-parents, avec certains numéros de « L’Assiette au Beurre », puis l’admiration, avec la visite ultérieure de certain musée genevois alors à lui consacré. »

RICTUS (J.). Les Soliloques du pauvre.

S. DUBOSQ (G.). Rouen d’hier et d’aujourd’hui. Paris, A. Blaizot Éditeur, 1908, fort vol. in-8°, maroquin bleu, sur le premier plat, en pied, cathédrale de Rouen mosaïquée de maroquin havane de divers tons, dos à nerfs orné d’une pièce de maroquin figurant un dragon couronné daté 1601 (illustration de la p. 156), sur le second plat, au centre, pièces de maroquin de diverses couleurs figurant le port et le pont transbordeur de Rouen, doublure de maroquin terre de Sienne, à décor floral mosaïqué, gardes de tabis havane, couverture et dos, tranches dorées sur témoins, étui gainé de même maroquin (P. Affolter.

HUYSMANS (J.-K.). Le Quartier Notre-Dame…

Paris, Librairie de la Collection des Dix. A. Romagnol, 1905, grand in-8°, maroquin rouge sang, frise d’arcatures à clefs pendantes dorées autour des plats, dos à nerfs orné, doublure de maroquin bleu sertie d’un jeu de filets et ornée d’un décor à répétition de quadrilobes, l’ensemble doré, gardes de tabis prune, couverture illustrée, chemise gainée de maroquin rouge sang, sur le premier plat un cuivre enchâssé, étui gainé de même (E. & A. Maylander). De la collection de l’Académie des Goncourt. Première édition séparée. 30 eaux-fortes originales de Charles Jouas (1866-1942).

Exemplaire luxueusement relié par Émile et André Maylander. Estimation : 3 500 / 4 500 €

Gravure originale de Charles Jouas pour

« De Lepère, ce génial aquafortiste, à l’instar de mon cher Félix Buhot, j’affectionne au-delà du raisonnable, toutes ses vues et dessins de nos foires et de nos marchés normands, tous croqués sur le vif, sur le terrain, guidé-là par le propre auteur du texte à imager : j’ai ainsi pu réunir l’exemplaire du livre-témoin ayant appartenu à sa Société éditrice, la masse quasi-complète des dessins originaux et des correspondances relatives à toute l’élaboration de l’ouvrage qu’avait conservée Lepère, enfin un bel exemplaire enrichi d’une superbe aquarelle du même Lepère bien sûr. »

LEPÈRE (A.). Croquis, dessins et correspondances relatifs à la préparation de Foires et marchés normands de Joseph L’Hopital.

THEURIET (A.). Sous bois.

Paris, L. Conquet - G. Charpentier, 1883, in-8° cavalier, maroquin rouge, filets dorés autour des plats, dos à nerfs orné d’un fer à l’oiseau plusieurs fois répété, roulette intérieure dorée, couverture et dos, tranches dorées, étui gainé de même peau (Reymann). Préface de Jules Clarétie. 81 compositions d’Hector Giacomelli (1822-1904), gravées sur bois par Berveiller, Froment, Méaulle et Rouget.

L’un des 75 exemplaires sur chine ou japon, numérotés 76 à 150 ; celui-ci est sur chine. Estimation : 1 000 / 1 500 €

Composition d'Hector Giacomelli pour

« Enfin, à l’appui de mes propos touchant à la « symbiose écrivain-illustrateur », cette démonstration irréfutable en un seul petit, tout petit, carré de papier pelure, voulue par cet extraordinaire dandy surdoué que fut Robert de Montesquiou : en tête de son exemplaire personnel de ses « Prières de Tous », ne prit-il pas grand soin de faire apposer par Meunier, son relieur préféré, seulement, parmi d’autres à sa disposition, ce minuscule dessin à l’encre de chine signé de Madeleine Lemaire, par ailleurs illustratrice des « Plaisirs et les Jours » de Marcel Proust débutant : un fin dessin, quintessence allégorique de l’écrivain matériellement suggéré par les nécessaires instruments de son expression : tout simplement, du moins en ces temps passés,… une plume dans son encrier. »

MONTESQUIOU (R. de). Prières de tous.

Paris, Maison du Livre, 1902, in-4°, veau marbré, sur les plats décor poussé à froid prolongeant les nerfs, dos à nerfs orné, doublure ornée d’un décor floral à répétition mosaïqué de veau de différentes teintes, couverture et dos, tranches dorées, étui gainé de même peau (Ch. Meunier. 1903). ÉDITION ORIGINALE de ce chapelet rythmique de quatre-vingts poèmes en forme de prière. Vignettes emblématiques et encadrements floraux de Madeleine Lemaire (1845-1928), l’ensemble gravé sur bois et tiré en noir.

Estimation : 1 000 / 1 500 €

Dessin de Madeleine Lemaire pour

« Et c’est ainsi, comme aurait pu l’écrire Alexandre Vialatte, « que le bibliophile est justifié ». »

Collection d’orfèvrerie

« Défense et Illustration du Goût pour l’Orfévrerie française des XVIIe et XVIIIe siècles »

Pourquoi collectionner spécifiquement l’orfèvrerie, et française, et de ces deux siècles passés ? Mes réponses sont multiples, et cumulatives.

Il y a tout d’abord la beauté intrinsèque, à l’œil et au toucher, de la matière brillante dans la lumière. Puis les formes de ces objets, la plupart du temps voulus pour un usage courant, parvenant grâce à l’art de leur créateur à évoquer en leurs quelques centimètres de métal tout le goût et les styles successifs de siècles d’or français pour la beauté et l’élégance. Depuis les épures, angles et lignes droites, marquées des rigueurs d’esprit d’orfèvres souvent huguenots jusqu’à l’apparition dès le règne de Louis XVI, de motifs d’inspiration antique, égyptiens, grecs, romains, une fois passées de mode les splendeurs de la rocaille et de l’asymétrie du temps de Louis XV. Tout cela illustré dans un simple crémier à côtes torses exécuté à Paris en 1737, aussi bien que dans une écuelle à bouillon rouennaise de la fin du règne de Louis XIV (1713), ou encore ce confiturier fortement égyptiannisant, Paris, 1787, dix ans avant le Retour d’Égypte de Bonaparte !

Écuelle couverte en argent uni.

Le couvercle souligné d’une moulure de godrons, la doucine filetée. La prise en forme d’anneau articulé sur tertre de forme rectangulaire godronné. Le corps uni, les oreilles à décor de coquille en applique et rinceaux gravés sur fond amati.

Rouen, 1713 (lettre Z). Maître-Orfèvre : Michel I Clavier. Longueur aux anses : 31,4 cm. Diamètre : 17,5 cm - Poids : 678 g. Provenance : Ancienne collection METAIS. Bibliographie : Reproduit dans l’ouvrage de Claude Gérard Cassan, les orfèvres de la Normandie (page 198).

Estimation : 6 000 / 10 000 €

Poinçon d'une écuelle couverte en argent de Rouen, 1713

« Ces quelques dates précisées ci-dessus sont pour beaucoup dans l’attrait de la collection d’objets d’orfèvrerie de l’Ancien Régime. Elles présentent cette circonstance unique pour les objets d’art de ces temps : l’insculpation, à l’origine à des fins fiscales, de contrôle de qualité et de perception de droits, de poinçons, en des endroits précisément réglementés. Ces éléments permettent de nos jours de tout ou presque connaître de la pièce : le nom de son auteur, le lieu et l’année de son exécution et souvent, de surcroît, par une inscription nominative ou des armoiries gravées, l’identité de son commanditaire. Connaissance rendue encore plus aisée ces dernières années par la publication de catalogues d’expositions ou de collections de certains musées au fait de l’intense valeur patrimoniale de ces beaux objets, ainsi que de magnifiques monographies régionales, la plupart publiées avec bonheur par les « éditions du patrimoine » dans les désormais indispensables « cahiers du patrimoine ». Sans omettre bien sûr pour ma chère Normandie l’ouvrage fondamental de Cassan et celui pour Bordeaux et sa région de Clarke de Dromantin. »

Écuelle couverte en argent.

Le corps uni gravé « BON VITTREL » présente deux oreilles à contours soulignées de volutes et coquille rocaille. Le couvercle à doucine ciselé de frises feuillagées et cartouches coquille.

Caen, 1773 -1774 (lettre O). Maître-Orfèvre : Daniel-Toussaint Desmares reçu en 1765. Longueur aux oreilles : 31 cm - Poids : 838 g. Bon Vittrel, négociant, né en 1742 à Cherbourg.

Estimation : 4 000 / 6 000 €

Poinçon d'une écuelle couverte en argent de Caen, 1773-1774

« Ce qui m’amène à rappeler que dans maintes grandes et petites villes du royaume étaient établis à demeure des communautés d’orfèvres souvent fort prospères, aptes à satisfaire aux besoins de la clientèle locale, nobles et non-nobles dès lors que, négociants ou propriétaires-fonciers par exemple, jouissant d’une certaine aisance. C’est sans doute la présence de riches armateurs à Granville qui déterminera le parisien Fontaine, élève du grand orfèvre Balzac, à venir s’y établir hors communauté, donc en maître-abonné, ce qui me vaudra un jour d’acquérir, venant de la collection Cassan, les seules pièces d’orfèvrerie civile à ce jour répertoriées pour cette ville et par cet orfèvre, une originale timbale et une paire de flambeaux commandée par un haut-fonctionnaire local. »

Timbale en argent uni

posant sur un piédouche à contours. Le col fileté et gravé « J.CHAMPION ».

Granville, vers 1749-176. Maître-Orfèvre : Antoine Fontaine (reçu en 1749, décède en 1761) formé auprès de Thomas Germain à Paris. Hauteur : 9,5 cm - Poids : 120 g. Ancienne Collection Claude CASSAN.

Estimation : 1 500 / 2 000 €

Paire de flambeaux en argent uni

à moulures et côtes pincées, posant sur une base ronde à contours marquée « Fois DOUILLON ».

Granville, vers 1749-1761. Maître-Orfèvre : Antoine Fontaine (reçu en 1749, décède en 1761) formé auprès de Thomas Germain à Paris. Hauteur : 25 cm - Poids : 818 g. Ancienne Collection Claude CASSAN, reproduit dans « Les Orfèvres de la Normandie », Claude Gérard CASSAN (page 90).

Estimation : 5 000 / 7 000 €

Poinçon d'une timbale et de flambeaux en argent de Granville, vers 1749-1761

« La lecture d’une inscription » I.I..Taillasson », c’est-à-dire Jean-Joseph Taillasson, le nom du célèbre peintre bordelais, sur le pourtour d’un tastevin « ombilic » de Bordeaux, mais un objet datable de 1722 par sa lettre-poinçon d’année pouvait d’autre part me poser problème car antérieur de beaucoup à l’année de naissance du grand artiste ; la solution fut assez rapidement trouvée : le »I.I » du tastevin n’était autre que Jean-Joseph Taillasson, viticulteur à Blaye intra-muros, le père du peintre homonyme, et bien entendu, lui-même fils d’un Taillasson également prénommé Jean-Joseph. »

Goûte vin en argent uni

à ombilic posant sur une petite bâte filetée, marqué sous le pied « I.I.TAILLASSON ».

Bordeaux, 1722-1723 (lettre C). Maître-Orfèvre : Gabriel Carriere reçu en 1714. Poids : 95 g. Jean Joseph TAILLASSON, viticulteur à BLAYE (1713- 1779), fils de Jean-Joseph TAILLASSON bourgeois de Blaye et père de Jean Joseph TAILLASSON (1745-1809) peintre, illustrateur et critique d’art français, prix de Rome en 1769.

Estimation : 1 500 / 2 500 €

Poinçon d'un goûte vin en argent de Bordeaux, 1722-1723

« Autre télescopage curieux de la petite et de la grande Histoire par le biais des poinçons, rappelant à eux seuls les affres de la Terreur des années 1793-1794 : j’ai autrefois acheté une paire de flambeaux dont les poinçons régulièrement apposés sous le fût avaient été partiellement ou totalement biffés, une inscription « RF » pour République Française, simultanément ajoutée. Un prudent iconoclaste de ces temps troublés où détenir des objets portant les marques de la Tyrannie capétienne faisait encourir rien moins que la peine de mort, avait en effet soigneusement gratté les couronnes dessinées au sommet des lettres tant de communauté que d’année, et, pour bien faire, le poinçon également surmonté d’une couronne de l’orfèvre. Heureusement pour la postérité et le collectionneur, notre prudent vandale avait oublié ou ignoré que le règlement édictait aussi une insculpation de poinçons pour ce type d’objets à l’intérieur des bine... »

L'expertise des poinçons

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