L'énigmatique poinçon E.L. : un éclairage sur les fourbisseurs d'armes blanches du XIXe siècle

Le poinçon E.L., souvent accompagné d'une étoile, est une marque de fourbisseur qui apparaît sporadiquement sur des montures d'armes blanches, particulièrement celles du Second Empire français. Bien que fréquemment associé aux sabres d'officiers équipés de lames fabriquées par Coulaux, notamment les modèles 1850 pour officiers d'infanterie, son origine et son attribution ont fait l'objet de recherches approfondies et de débats.

Attribution traditionnelle et remise en question

Traditionnellement, ce poinçon est attribué à un certain Etienne Léon, dont l'activité aurait débuté vers 1836, selon le répertoire "Qui est qui de l'arme". L'ouvrage suggère également que sa veuve aurait repris le commerce en 1845, et que la marque aurait été déposée en 1861. Cependant, une analyse plus poussée des sources historiques, notamment les annuaires et almanachs du commerce parisien, révèle des complexités et des divergences qui invitent à une réévaluation de cette attribution.

Il est important de considérer les ouvrages de référence comme des outils de recherche fournissant des pistes, plutôt que des vérités absolues. Des erreurs peuvent survenir, souvent dues à des associations hâtives entre des noms similaires. C'est le cas potentiel pour l'identification de notre mystérieux Léon.

Les annuaires du commerce : une source d'indices

Les annuaires du commerce de Paris, publiés dès 1797, constituent une ressource précieuse pour identifier les fourbisseurs du XIXe siècle. Une section dédiée aux "Fourbisseurs" à partir de 1798 permet de retracer l'activité de ces artisans. Les recherches dans ces annuaires ont mis en évidence l'existence d'au moins trois individus portant le nom de Léon durant cette période.

Le premier Léon et la succession Delacour

Un premier Léon apparaît vers 1831, rue Geoffroy l'Angevin, puis vers 1839, rue Aux Fers. En 1842, son nom est mentionné sous celui de Delacour, qui semble être son successeur. Cette information contredit l'idée d'une veuve reprenant le commerce en 1845, suggérant que l'entreprise appartenait déjà à une autre personne à cette date, et que le prénom de la veuve, si elle a existé, reste inconnu.

E. Léon et l'hypothèse du poinçon étoilé

Un certain E. Léon apparaît en 1859, rue Calendre, apparemment spécialisé dans les exportations. Son nom est encore répertorié en 1866 au 13 rue Culture Sainte Catherine (aujourd'hui rue de Sévigné). Il est fort probable que cet E. Léon soit le propriétaire du fameux poinçon E.L. étoilé. La majorité des armes portant cette marque datent du Second Empire, et l'abondance de modèles étrangers renforce cette hypothèse. L'origine du prénom "Etienne" reste incertaine, faute de mentions le confirmant au-delà de l'initiale.

Schéma des différentes pistes d'identification pour les fourbisseurs portant le nom de Léon au XIXe siècle.

Georges Léon et Villette : une association commerciale

Il existe également un troisième Léon, Georges, associé à un certain Villette. Les almanachs ne sont pas numérisés entre 1867 et 1869, mais Georges Léon apparaît au moins en 1870. Il est possible qu'il soit parent avec E. Léon, ce dernier n'étant plus mentionné à la même date. Vers 1879, Villette disparaît de l'enseigne, et Georges Léon poursuit seul jusqu'à fermer boutique vers 1886.

Caractéristiques communes et marques distinctives

Un détail intéressant est l'affection commune de Georges et "E." Léon pour les poignées en galuchat et les lames gravées à l'eau-forte. La majorité des sabres portant leur nom présentent ces caractéristiques, notamment les modèles 1850 américains, et ce, sans exception apparente. Georges Léon ne semble pas avoir utilisé la marque "E.L." et marquait plutôt les lames de son nom.

La marque "LV" sur fond d'épées croisées a été mentionnée, mais une image n'a pas été trouvée. Une marque ressemblant à "GL" avec des sabres croisés a été observée, soulevant la question de son attribution à Georges Léon.

Exemple de sabre américain estampillé par Léon, avec une lame de Châtellerault.

Le cas de la veuve Léon et les recherches récentes

Des recherches récentes ont permis de retrouver la trace de la fameuse veuve Léon dans l'annuaire général du commerce de 1842. Il est plausible qu'elle ait repris le commerce pour une très courte période, en attendant le transfert de l'entreprise à Delacour. Le premier Léon, sans prénom connu, semble avoir été actif de 1825 à 1842.

Etienne Léon, quant à lui, aurait été actif de 1848 à 1867. Il utilisait la marque E.L. surmontée de trois étoiles au moins à partir de 1852, et la marque fut déposée en 1861.

Georges Léon, actif de 1867 à 1886, fut associé à Villette de 1867 à 1879. Leur marque déposée en 1867 représentait les lettres "L & V" entourant deux épées croisées. Vers 1879, les lettres furent remplacées par un G et un L. Il est possible que cette marque n'ait pas toujours été utilisée, peut-être seulement lorsque la lame n'était pas marquée à l'eau-forte du nom de l'entreprise.

Le rôle des fourbisseurs et l'évolution du commerce

Le poinçon E.L., ainsi que les marques associées aux différents Léon, offre des indices précieux pour dater certaines pièces et comprendre le commerce d'exportation d'armes blanches à l'époque. Les sabres américains estampillés par Léon, qu'ils aient des lames de Coulaux ou de Châtellerault, témoignent de la diversité des productions et des commandes.

Il est important de noter que certains fourbisseurs étaient spécialisés dans des articles de luxe, comme les sabres de fantaisie, tandis que d'autres pouvaient proposer des modèles plus standards. L'analyse des marques et des caractéristiques des armes permet de distinguer les différents artisans et leurs productions.

Les épées : origine, histoire, et symbolisme

L'étude des annuaires révèle également une diminution du nombre de fourbisseurs au fil du temps. Alors qu'ils étaient près de 40 en 1798, leur nombre n'était plus qu'une dizaine un siècle plus tard. Certains artisans cumulaient le commerce d'armes blanches et d'armes à feu, comme Lepage, tandis que d'autres, comme le belge Francotte, déposaient un nombre impressionnant de marques.

La confusion possible autour de la "veuve Léon" pourrait provenir d'une interprétation erronée de la marque de Léon et Villette, où le nom de Léon était visible, mais pas celui de Villette, menant à l'idée d'une veuve. Le poinçon E.L. étoilé, associé à Etienne Léon, est une marque distinctive qui aide à identifier et dater de nombreuses pièces.

Enfin, la recherche continue d'identifier d'autres fourbisseurs et leurs marques, comme le "JM" de François Jules Manceau, ou encore les marques moins connues comme celles de Jean-Philippe Fournier, Muller ou Barreau. Ces découvertes contribuent à une meilleure compréhension de l'artisanat des armes blanches et de son évolution au cours du XIXe siècle.

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