Dans le chapitre V des Caractères de Jean de La Bruyère, intitulé « De la société et de la conversation », l'auteur nous présente une observation collective sous forme de maximes et d'observations. La septième remarque se distingue par un portrait singulier, celui d'un personnage unique auquel La Bruyère donne le nom d'Acis. L'auteur engage un dialogue fictif avec ce personnage, créant ainsi une véritable saynète où il endosse les rôles d'interlocuteur, de souffleur et de metteur en scène.
Structure et Analyse de la Remarque 7
La remarque 7 peut être divisée en trois moments distincts, révélant la structure du dialogue et l'évolution de la critique de La Bruyère.
Premier Moment : L'Incompréhension et la Demande de Clarté
Le texte s'ouvre sur une série d'interrogations de l'auteur adressées à Acis : « Que dites-vous ? Comment ? Je n’y suis pas ; vous plairait-il de recommencer ? J’y suis encore moins. » Ces questions, empreintes d'une légère impatience, soulignent immédiatement la difficulté de comprendre le discours d'Acis. L'auteur l'invite ensuite à exprimer ses pensées de manière claire et directe : « Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu’il fait froid : que ne disiez-vous : « Il fait froid » ? Vous voulez m’apprendre qu’il pleut ou qu’il neige ; dites : « Il pleut, il neige ». » Ce premier temps met en évidence le contraste entre la simplicité des idées exprimées et la complexité du langage employé par Acis.
Deuxième Moment : La Critique de l'Originalité Mal Placée et le Manque d'Esprit
Face à la réaction d'Acis qui semble trouver cette simplicité trop commune (« Mais répondez-vous cela est bien uni et bien clair ; et d’ailleurs, qui ne pourrait pas en dire autant ? »), La Bruyère développe sa critique. Il pose une question rhétorique qui souligne l'absurdité de la démarche d'Acis : « Qu’importe, Acis ? Est-ce un si grand mal d’être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde ? » L'auteur révèle ensuite le défaut principal d'Acis et de ses semblables, les « diseurs de phébus » : « une chose vous manque, c’est l’esprit. » Il dénonce l'opinion qu'ils ont de leur propre intelligence, source de leur « pompeux galimatias », de leurs « phrases embrouillées, et de leurs grands mots qui ne signifient rien. » Cette partie constitue le cœur de la critique, révélant l'hypocrisie et la superficialité du langage précieux.
Troisième Moment : Le Conseil Paradoxal pour Gagner en Esprit
Dans la dernière partie, La Bruyère propose un conseil paradoxal à Acis. Il lui suggère de renoncer à vouloir paraître spirituel par des moyens artificiels : « Ne songez point à avoir de l’esprit, n’en ayez point, c’est votre rôle ; ayez, si vous pouvez, un langage simple, et tel que l’ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit : peut-être alors croira-t-on que vous en avez. » Ce conseil final, empreint d'ironie, suggère que la véritable intelligence réside dans la simplicité et la clarté, et que le désir d'originalité par un langage obscur conduit inévitablement à la ridicule prétention.

Les Types de Phrase Présents dans le Texte
Le texte de la remarque 7 fait un usage varié des types de phrases pour construire son argumentation et animer le dialogue :
- Phrases interrogatives : Elles sont nombreuses au début du texte (« Que dites-vous ? Comment ? ») et servent à interpeller le personnage et à marquer l'incompréhension de l'auteur face à son discours. Elles participent à l'animation du dialogue.
- Phrases impératives : L'auteur utilise l'impératif pour donner des ordres directs à Acis (« dites : « Il pleut, il neige » »). Ces injonctions visent à le ramener à un langage simple et compréhensible.
- Phrases déclaratives : Elles constituent le corps de l'argumentation de La Bruyère, exprimant ses observations et ses jugements (« Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables, les diseurs de phébus ; vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans l’étonnement : une chose vous manque, c’est l’esprit. »). L'auteur utilise également des phrases affirmatives pour prendre de la hauteur et donner des leçons.
- Phrases exclamatives : Bien que moins fréquentes, elles peuvent apparaître pour souligner une émotion ou une emphase, renforçant le ton de la critique.
Analyse du Personnage d'Acis et de la Critique Sociale
Acis incarne le « précieux ridicule », un type social satirisé par La Bruyère, représentatif d'une certaine tendance à l'affectation et à l'obscurité dans le langage, particulièrement à la cour du XVIIe siècle. Son discours est qualifié de « galimatias », c'est-à-dire un discours confus et incompréhensible. Ce personnage cherche à se distinguer par l'originalité de son expression, pensant ainsi manifester son esprit. La Bruyère critique cette superficialité, opposant la prétention à l'esprit réel, qui se manifeste par la clarté et la simplicité.
Le portrait d'Acis s'inscrit dans une critique plus large des mœurs de la société mondaine de l'époque. La Bruyère dénonce l'hypocrisie, la fausse dévotion, les abus de pouvoir et la préciosité qui caractérisent la cour. À travers les « caractères », il dresse des portraits stéréotypés, souvent caricaturaux, qui révèlent les travers et les ridicules de ses contemporains. Acis, avec son langage alambiqué, représente cette tendance à l'artifice qui éloigne de la sincérité et de la véritable intelligence.
Procédés d'Animation et de Critique
La Bruyère emploie plusieurs procédés pour rendre sa critique animée et percutante :
- Le dialogue : La confrontation directe entre l'auteur et le personnage crée une dynamique vivante. L'auteur se met en scène, dialoguant avec Acis, ce qui rend la critique plus concrète.
- Les interrogations multiples : Comme mentionné précédemment, les questions initiales créent un effet d'attente et soulignent l'incompréhension.
- L'emploi du présent de l'indicatif : Ce temps verbal donne une impression de immédiateté et de vécu, rendant le récit plus vivant.
- L'énigme et le coup de théâtre : La révélation progressive du défaut d'Acis, culminant avec la phrase « une chose vous manque, c’est l’esprit », crée un effet dramatique et tient le lecteur en haleine.
- La généralisation : En s'adressant à Acis et à « vos semblables », La Bruyère élargit sa critique à un groupe social, et par extension, à tous ceux qui adoptent ce comportement. La phrase « est-ce un si grand mal d’être entendu quand on parle ? » devient une vérité générale, proverbiale.
La Bruyère utilise également la satire pour ridiculiser le personnage et, à travers lui, la mode versaillaise qui privilégie un langage complexe au détriment de la clarté. Il s'illustre dans l'art de la chute, offrant une conclusion cinglante qui met en évidence la vanité et l'absurdité du comportement d'Acis.
Conclusion sur le Texte et son Message
Ce texte est une satire animée d'un courtisan précieux, dont le langage inadapté et incompréhensible trahit un manque d'esprit et une prétention démesurée. La remarque 7, issue du chapitre « De la société et de la conversation », met en lumière le rôle crucial de la parole dans les relations mondaines et critique fermement l'usage de celle-ci lorsqu'elle est employée pour masquer l'ignorance ou le manque d'idées. La Bruyère, en présentant Acis comme l'antithèse de l'honnête homme, prône la simplicité, la clarté et la sincérité du langage comme fondements d'une véritable intelligence et d'une communication authentique.