L'Antisémitisme en Belgique à travers les âges

L’antisémitisme en Belgique se manifeste par des actes d'hostilité envers les Juifs et par une haine parfois érigée en doctrine, sur le territoire belge, à travers les époques. L’époque chrétienne a vu naître l'antijudaïsme, tandis que l’antisémitisme contemporain, en tant qu’idéologie raciste, date de la seconde moitié du XIXe siècle. Au XXe siècle, sous la montée du nazisme et l'occupation allemande, le génocide des Juifs de Belgique fut organisé. Plus récemment, une vague d'antisémitisme a été déplorée. Une étude de 2024 suggère que les Belges manifesteraient moins de sympathie pour les Juifs que les Français.

Les origines de l'antijudaïsme en Belgique

La présence juive sur le territoire belge durant le haut Moyen Âge est peu documentée. Cependant, des événements tels que des massacres annoncent, dès le siècle suivant, une période d'hostilité chrétienne envers la religion juive. Cette hostilité est illustrée par les écrits d'érudits chrétiens, sans que l'on puisse déterminer avec précision leur portée réelle dans la société. Les rencontres théologiques de cette période visent principalement à discréditer le judaïsme auprès d'une audience érudite chrétienne. Odo de Tournai, dans sa Disputation, stigmatise les Juifs comme étant incapables de saisir la vérité spirituelle. En 1160, Gauthier de Castillon, prévôt du chapitre de Tournai, témoigne de la virulence de l'antijudaïsme par un pamphlet empli de haine et de calomnies.

La production artistique de l'époque reflète également cette montée de la haine. Le triptyque de Stavelot, par exemple, présente une représentation particulièrement péjorative du personnage de Synagoga, associé aux Juifs par les artistes catholiques. D'autres représentations de violence envers Synagoga témoignent de la violence croissante contre les Juifs européens durant cette période.

Représentation artistique de Synagoga, symbole des Juifs dans l'art médiéval chrétien.

Les mesures discriminatoires et les persécutions au Moyen Âge

Le concile de Latran de 1215, qui organisait la société chrétienne, imposa aux Juifs de nombreuses mesures discriminatoires. Ils furent contraints de porter des vêtements distinctifs, tels que la rouelle, de ne pas être vus en public pendant la Semaine sainte, et se virent interdire d'occuper des positions publiques. Les Juifs se retrouvèrent ainsi victimes de l'antijudaïsme de l'Église catholique, vivant désormais « en dehors » de la société chrétienne.

Le testament de 1261 du duc Henri III de Brabant souleva déjà la question de l'expulsion des Juifs de ses terres. Ils furent alors contraints de s'installer dans des juiveries, principalement dans le Brabant, mais aussi dans le Luxembourg et le Hainaut. Pour échapper à cette situation, certains se convertirent au christianisme. En 1308, des pillages contre les demeures juives furent attestés, et l'année suivante, ils furent victimes de massacres, à l'exception de ceux qui avaient trouvé refuge dans le château de Genappe. Des tueries eurent lieu, comme à Louvain ou au château de Born.

En 1326, un Juif converti fut accusé d'avoir fait saigner une image de la Vierge et fut brûlé vif. Vers 1348-1349, avec la propagation de la peste noire, les flagellants répandirent l'accusation selon laquelle les Juifs étaient responsables de la peste par empoisonnement des puits et des fontaines. Les Juifs périrent ainsi de la maladie et des massacres. La rumeur flagellante se propagea à travers le Brabant et les régions limitrophes. Lors du massacre du Sacrement du Miracle, plus de 600 personnes furent massacrées, selon la description de Gilles Le Muisit. Le comte de Hainaut aurait profité de la situation pour annuler les créances des Juifs. La documentation atteste de massacres, tels que la tuerie de Hon, près de Bavay, où deux familles furent brûlées vives le 28 août 1349. Les habitants juifs du Brabant et d'Ath semblent avoir été massacrés, et dans le Hainaut, leur disparition est constatée sans que l'on sache si elle est due à la mort ou à l'exil. En 1370, les dernières familles juives furent accusées de profanation d'hosties et périrent brûlées vives sur le bûcher.

Différentes versions racontent le déroulement de ces massacres. L'historien du XIXe siècle Georges-Bernard Depping décrit des tortures infligées aux Juifs à Enghien. Cet événement, abondamment relayé dans la culture belge et reconnu par l'Église catholique en 1402, donna lieu à un culte antijuif des reliques qui ne prit fin qu'à la fin du XXe siècle, ainsi qu'à une importante production iconographique.

Illustration d'un massacre de Juifs au Moyen Âge.

La disparition des Juifs de Belgique et les premières installations à Anvers

À la suite de ces persécutions, les Juifs disparurent de Belgique. Dans certaines régions, ils ne faisaient que passer, considérés comme étrangers et menacés par la vindicte populaire, sous l'emprise de l'antijudaïsme de l'Église. Ils étaient également exposés à la concurrence déloyale des banquiers lombards et des corporations de métiers, dont ils étaient exclus, et devaient payer des taxes spéciales comme les maltôtes.

Du fait des persécutions de l'Inquisition espagnole en 1492 et de l'Inquisition portugaise en 1497, des Juifs s'installèrent à Anvers. L'Inquisition fut imposée aux Pays-Bas espagnols, mais avec une moindre intensité. En 1541, deux personnes refusant la conversion furent brûlées vives sur le bûcher.

Le XVIIIe siècle et l'aube de la tolérance

Au XVIIIe siècle, dans les Pays-Bas autrichiens, les Juifs bénéficièrent d'une certaine tolérance, tout en étant soumis au paiement de taxes discriminatoires. Seuls les Juifs « utiles », c'est-à-dire sans ressources insuffisantes, étaient exclus. Les Juifs étaient exclus du droit de bourgeoisie, qui impliquait une profession de foi catholique, sauf exception. Philippe Pierret identifie, durant cette période, une marginalisation à la fois par les pouvoirs politiques locaux et dans les mentalités.

Vue d'Anvers au XVIIIe siècle.

L'indépendance de la Belgique et l'évolution du statut des Juifs

Avec l'indépendance de la Belgique, la constitution rompit radicalement avec le passé. L'identité juive releva désormais de l'espace privé. En 1836, le serment antijuif, more judaico, fut aboli, et la taxation extraordinaire des Juifs cessa.

La fin du XIXe siècle vit de nombreux Juifs réussir leur intégration à la société belge. Cependant, des réticences apparurent face à l'arrivée d'immigrés juifs de l'Est, et les répercussions de l'antisémitisme français et allemand se firent sentir. L'antisémitisme prit de l'ampleur, culminant avec les retombées de l'affaire Dreyfus. Certaines personnalités, notamment au sein du jeune Parti ouvrier belge comme Edmond Picard et Jules Destrée, furent ouvertement antisémites. Edmond Picard développa un discours sur la « lutte des races » et plaida pour des lois antisémites.

C'est aussi à travers l'Église catholique belge et française qu'émergea un antisémitisme racial, en réaction à la dissolution progressive des Juifs dans la société chrétienne. La « question juive » occupa le devant de la scène médiatique dans la seconde moitié des années 1890. Des attaques furent attestées contre les personnalités politiques juives, Ferdinand Bischoffsheim et Georges Montefiore-Levi.

Maurice Einhorn décrivit l'antisémitisme belge comme « mondain », contrastant avec celui d'Allemagne, jugé plutôt « populaire ». Il souligna une antipathie envers les Juifs chez certains écrivains du jeune État. Guy Jucquois et Pierre Sauvage décrivirent la fin de siècle comme la période du passage de la discrimination ethnique à l'antisémitisme racial.

Le XXe siècle : montée de l'antisémitisme et occupation nazie

La Belgique vit l'arrivée de nombreux réfugiés juifs jusqu'au début du XXe siècle. Cependant, la nationalité ou le statut de résident permanent n'étaient pas toujours garantis, et de nombreux Juifs de deuxième ou troisième génération restaient considérés comme des « étrangers » par l'État.

Bien que peu présent dans la société belge dans son ensemble, l'antisémitisme se manifestait dans différents milieux. En 1902, le Comité Marnix se proclama ligue contre l'antisémitisme. Pour ce collectif, le terme « antisémitisme » n'était qu'une étiquette couvrant l'intolérance dans son acception la plus générale, une guerre déclarée non seulement aux Juifs, mais aussi aux protestants, aux libres penseurs et aux francs-maçons. Le Comité, dirigé par des non-juifs, témoigna d'une politique de discrimination non officielle, notant que « beaucoup de gens continuent pas moins à envelopper tous les juifs d’une commune antipathie ». Le Comité rapporta également des actes de vandalisme antisémite, tels que des inscriptions « A bas les juifs ! » sur les murs de Bruxelles.

Caricature antisémite d'Esterhazy, parue dans un journal dreyfusard.

L'attention médiatique portée à l'affaire Dreyfus illustre l'influence de l'agitation antijuive étrangère sur l'opinion publique belge. La presse catholique belge, tout en se distanciant du discours racial, prit parti contre Dreyfus, adoptant des préjugés issus de l'antisémitisme. Parallèlement, une campagne contre le libéral Jan Van Rijswijck provoqua une affaire en Belgique, où il fut accusé de comploter avec les Juifs, ces derniers étant accusés de le soutenir.

Les ressources historiques de la période précédant la Première Guerre mondiale ne font pas état d'une action antijuive organisée. Ce n'est qu'avec l'occupation allemande durant la Première Guerre mondiale qu'une poussée xénophobe apparut. Les Juifs furent parfois qualifiés de « révolutionnaires » et subirent d'autres stigmatisations. Lorsque la guerre éclata le 4 août 1914, la panique dans les rues se mua en colère et en passion nationaliste, et des émeutiers s'en prirent à tout ce qui était suspecté d'être allemand. À Anvers, la communauté juive, qui comptait une importante population d'origine allemande, fut également victime de cette colère. Face à la crise, de nombreux Juifs survécurent grâce aux organisations de charité juives. Le rabbin Armand Bloch fut arrêté par les soldats allemands et condamné pour son patriotisme, mais la presse belge le présenta en héros, en faisant un symbole de la loyauté juive. Cependant, l'image des Juifs fut rapidement ternie dans la presse. Les stéréotypes associaient les Juifs aux Prussiens dans une rhétorique anti-allemande et antisémite.

En 1915, Fritz Norden, d'origine juive allemande, publia un texte en faveur de l'invasion allemande, ce qui lui valut des insultes antisémites dans la presse. D'après Yasmina Zian, la stigmatisation des Juifs fut également alimentée par l'idée que le yiddish était une langue proche de l'allemand. Malgré les accusations, la majorité des Juifs, y compris les immigrés, restèrent loyaux, et beaucoup se portèrent volontaires pour la défense de la patrie.

L'entre-deux-guerres et la montée des idéologies extrémistes

Durant l'entre-deux-guerres, outre l'écho d'affaires antisémites à l'étranger, les antisémites imaginèrent des liens entre le « sionisme », le « communisme » et la « franc-maçonnerie ». Cela entraîna une diminution de l'hostilité envers le judaïsme dans la société belge. Dans la presse, on observa une certaine banalisation des représentations négatives des Juifs.

Les années 1920 furent marquées par l'apparition d'une attitude antisémite, distincte de l'antisémitisme biologique allemand. Anvers devint le berceau d'organisations nazies et antisémites comme la Volksverwering, Vrienden van het Nieuwe Duitschland, NSVAP, De Adelaar, Anti-Joodsch Front, Dietsche Arbeiderspartij et Nationaal Volksche Beweging.

L'Église désapprouvait les actes de violences racistes. Dans les années 1918, les catholiques chrétiens étaient plutôt favorables mais ambigus face au sionisme. Certains conservaient une optique antijudaïque, tandis que d'autres, comme le cardinal Mercier, souhaitaient un protectorat belge en Palestine.

Dans la société belge, au sein de l'État, de son administration et de ses forces de police, la figure négative du judéo-bolchévique était présente, ainsi que celle associée aux colporteurs. Le stéréotype du Polonais communiste et petit criminel contribuait à la stigmatisation des Juifs originaires de Pologne et de Russie. Les Juifs furent ainsi victimes d'une « racialisation, d’une criminalisation qui se fait sur une base ethnique et nationale, donc xénophobe ».

Lieven Saerens décrit un « antisémitisme latent » avant les années trente. F. Caestecker envisage le rejet de l'étranger comme lié à la consolidation de l'État-nation d'après-guerre. La naturalisation des individus originaires de pays ennemis fut révoquée et le processus de naturalisation fut durci, tandis que les Juifs étaient soumis à une surveillance policière. Cependant, les Italiens, surtout à Charleroi, furent également victimes de cette politique de surveillance. Ceux vivant en Belgique subirent une discrimination concernant la naturalisation : « l’une concernant les non juifs, l’autre concernant les juifs. Les secondes sont systématiquement repoussées ».

Pendant la crise des années 1930, la population juive fut confrontée à une pauvreté parfois extrême. Dès le début de la crise, des mesures économiques organisées contre les commerçants étrangers sanctionnèrent les commerçants juifs. En 1934, le commerce ambulant fut visé par des taxes et par l'exigence d'un permis, avec une limitation à l'obtention. En 1936, la vente au porte-à-porte fut interdite pour la maroquinerie, les épices et autres. Des quotas pour la main-d'œuvre étrangère et des mesures anti-immigrés furent mis en place. Beaucoup de Juifs se retrouvèrent sans revenus, sans indemnités de chômage et survécurent grâce à la charité publique. Certains témoignèrent être contraints de se retourner vers des « ghettos ». Beaucoup d'entre eux jouèrent un rôle dans les mouvements de grève.

Les réfugiés juifs polonais s'installèrent en grand nombre dans les quartiers démunis de Bruxelles. Leur arrivée suscita de l'inquiétude au sein de la population, qui s'exprima aussi par des réactions xénophobes. Les étrangers, dont les Juifs polonais formaient le plus grand groupe, furent victimes d'hostilité, formant une main-d'œuvre démunie et offrant une concurrence aux petits commerçants.

La période contemporaine

De nos jours, la population juive en Belgique est estimée à plus de 29 000 personnes. Les plus grandes communautés se trouvent à Anvers et à Bruxelles (y compris Waterloo). Des communautés plus petites, de moins de 1 000 personnes, sont établies à Charleroi et à Liège, et des communautés encore plus petites à Gand, Bruges, Arlon et Ostende.

Selon une étude de 2024, les Belges manifesteraient moins de sympathie pour les Juifs que les Français.

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