Marcel Pagnol, maître incontesté de la comédie provençale, nous offre avec Topaze une pièce qui, dès sa création en 1928, s'est imposée comme un succès théâtral majeur. Cette œuvre, considérée comme sa plus classique et la plus moliéresque, explore avec finesse les travers humains à travers le personnage archétypal de Topaze, figure emblématique du théâtre français. La pièce a d'ailleurs connu plusieurs adaptations cinématographiques, témoignant de sa popularité durable.

L'histoire d'une transformation : de l'honnêteté à la roublardise
Au cœur de Topaze se trouve un professeur modeste, d'une honnêteté scrupuleuse, presque naïve, et souvent méprisé. Cet homme, dont le nom même devient synonyme de bonté et de simplicité, se retrouve malgré lui mêlé à des affaires louches. L'intrigue se déclenche lorsqu'il est embauché par un conseiller municipal véreux, Régis Castel-Bénac, qui voit en lui le prête-nom idéal pour ses activités douteuses. Ce qui commence comme une simple exploitation de la gentillesse de Topaze se transforme peu à peu en une descente aux enfers, où l'amour et l'argent jouent un rôle déterminant dans sa métamorphose.
Initialement dépeint comme un "bon petit professeur idiot", Topaze voit sa vie basculer lorsqu'il tombe amoureux d'une femme, Ernestine Muche. Cette relation, bien que sincère de son côté, le rend vulnérable. Il se laisse manipuler, corrigeant les copies de sa bien-aimée et surveillant ses élèves, interprétant ces sollicitations comme des marques d'affection. Sa naïveté est telle qu'il croit aux Palmes académiques morales et qu'il est incapable de comprendre les véritables intentions de la Baronne.

La rencontre avec la Baronne : un choc des mondes
Un moment clé de la pièce est la confrontation entre Topaze et la Baronne. Cette scène met en lumière l'opposition entre deux univers distincts. L'honnêteté et la naïveté de Topaze le rendent incapable de saisir la duplicité de la Baronne, qui cherche à le manipuler pour obtenir des faveurs.
Progression dramatique de la scène XIII de l'Acte I
La scène XIII de l'Acte I est un élément crucial dans le développement de l'intrigue. Elle sert d'introduction à de nouveaux personnages et à des situations complexes.
- Introduction : Présentation de nouveaux personnages et évacuation des témoins gênants.
- I) La flatterie : La Baronne utilise des compliments tels que "Vous êtes la perle des professeurs !" pour amadouer Topaze.
- II) La promesse de cours particuliers : Elle lui suggère des leçons privées, sous-entendant une rémunération attrayante.
- III) L'appât de l'argent et des honneurs : La Baronne évoque les Palmes académiques et le prestige associé.
- IV) L'accusation de tricherie : Elle tente de le discréditer en l'accusant de fraude.
- V) La menace de retrait des enfants : Elle utilise ses enfants comme levier pour exercer une pression.
- VI) L'exigence du renvoi de Topaze : La Baronne demande finalement son licenciement.
Ce jeu de manipulation aboutit à un véritable coup de théâtre, modifiant radicalement le destin du personnage principal. Ce quiproquo est renforcé par d'autres éléments : les cours particuliers gratuits, la correction des copies d'Ernestine, une déclaration d'amour maladroite et un recrutement d'élève raté, sans oublier l'intervention inopportune de Tamise.
Les personnages : miroirs des travers humains
La force de Topaze réside également dans la galerie de personnages qui peuplent la pièce, chacun représentant une facette de la société et des comportements humains.
- La Baronne : Prétentieuse, autoritaire et hautaine, elle est obsédée par la peur de vieillir et par la nécessité de sauvegarder les apparences. Les notes de son fils la mettent dans une situation embarrassante, lui faisant perdre la face.
- Muche : Il joue le rôle de médiateur entre les personnages antagonistes. Son jeu de scène est marqué par un aller-retour constant entre Topaze et la Baronne. Guidé par son intérêt immédiat, il n'hésite pas à contredire ses propres idées, affirmant par exemple que "le règlement doit être inébranlable comme une loi de la nature".
- Topaze : Son honnêteté et sa naïveté l'empêchent initialement de saisir la gravité de la situation et de comprendre qu'il est manipulé. Il commet même l'erreur de parler d'hérédité à une Baronne soucieuse de son rang, ce qui contraste avec son futur rôle de prête-nom.

La genèse d'une œuvre majeure
L'histoire de Topaze remonte à 1923, lorsque Marcel Pagnol rédige une première ébauche intitulée La Belle et la Bête, mettant en scène un professeur naïf qu'il nomme M. Martinet. Le chemin vers la scène fut cependant semé d'embûches. Pagnol proposa son manuscrit à plusieurs théâtres parisiens, mais les réactions furent mitigées. Des figures comme Louis Jouvet et Max Dearly montrèrent de l'intérêt, mais les projets n'aboutirent pas immédiatement.
C'est en Allemagne que la pièce trouva d'abord son public. Eugen Klöpfer accepta de créer le rôle de Monsieur Topaze au théâtre de la Renaissance de Berlin, dans une traduction allemande intitulée Der Grosse A.B.C.. À Paris, le rôle-titre fut confié à André Lefaur, un comédien expérimenté que Pagnol jugeait un peu trop âgé, mais dont le talent finit par le convaincre lors des répétitions. L'attribution du rôle de Castel-Bénac à Paul Pauley suscita également des doutes, rapidement dissipés par la performance de l'acteur.
Un succès retentissant
Comme en Allemagne, la pièce connut un immense succès en France. Plus de 3 000 représentations furent données en trois ans, en France, en Belgique et en Suisse. Ce triomphe permit à Pagnol de consolider sa réputation d'auteur dramatique.
Topaze avec Fernandel de Marcel Pagnol
Analyse d'une scène clé : le décor de la salle de classe
La description du décor de la salle de classe de la pension Muche est révélée par des inscriptions morales affichées au-dessus des tableaux : "Pauvreté n’est pas vice", "Il vaut mieux SOUFFRIR le mal que de le FAIRE", "L’oisiveté est la MÈRE de TOUS LES VICES", "Bonne renommée vaut MIEUX que ceinture dorée" et, plus important encore, "L’ARGENT NE FAIT PAS LE BONHEUR". Ces maximes contrastent ironiquement avec les événements de la pièce, soulignant la dichotomie entre les idéaux prônés et la réalité des actions.
L'ameublement de la classe, avec sa chaire sur une estrade, ses bancs d'écoliers et son armoire vitrée contenant un bric-à-brac hétéroclite (pavés ornés d’étiquettes, perroquet empaillé, bocaux avec des cadavres d’animaux ou d’insectes), contribue à l'atmosphère de cette institution. Les didascalies précisent l'état d'esprit des personnages et leurs déplacements sur scène, ajoutant une dimension visuelle à la compréhension de la pièce.
La dictée : une illustration de la naïveté de Topaze
Au lever du rideau, M. Topaze, environ trente ans, barbu et vêtu d'un gilet, fait faire une dictée à un élève de douze ans. La scène commence avec la dictée : "Des moutons… Des moutons… étaient en sûreté… dans un parc ; dans un parc." L'élève, depicted as having "oreilles décollées, son cou d’oiseau mal nourri", est perdu face à la subtilité grammaticale de Topaze, qui tente de lui expliquer la notion de pluriel ("moutonsse. Étaient… étai-eunnt"). Cette scène met en évidence la patience et la pédagogie de Topaze, mais aussi sa difficulté à se faire comprendre par un élève visiblement peu réceptif.
L'entrée d'Ernestine Muche, fille du directeur, vient interrompre cette scène. Jeune fille de vingt-deux ans, vêtue d'une élégance bon marché, elle incarne un personnage qui manipulera Topaze avec aisance. Le dialogue qui s'ensuit révèle la relation de domination d'Ernestine sur Topaze, qui accepte sans hésiter de corriger ses devoirs, y voyant une marque d'affection. Sa naïveté est telle qu'il est prêt à désobéir à ses propres principes pour lui plaire, notamment en acceptant de lui accorder une dérogation concernant les annotations dans les marges de ses copies.

La transformation de Topaze : de professeur à homme d'affaires
L'intrigue prend une tournure décisive lorsque Topaze est impliqué dans les affaires louches de Castel-Bénac. Sans se douter de rien, il accepte de devenir le directeur d'une nouvelle agence d'affaires et de signer des documents à la place du conseiller municipal. Cette décision marque le début de sa métamorphose.
Devenu directeur d'un cabinet d'affaires, Topaze connaît une ascension sociale et financière fulgurante. Cependant, cette nouvelle situation ne lui apporte pas le bonheur. Persuadé que "l'argent ne fait pas le bonheur", il est rongé par le tourment de sa conscience et la peur constante d'être arrêté. Il découvre également la véritable nature de Suzy Courtois, qui n'est pas une victime mais la maîtresse et complice de Castel-Bénac.
Malgré cela, Topaze avoue son amour à Suzy, qui ne recherche cependant que son amitié. Il éconduit alors Muche et Ernestine, qui étaient prêtes à se donner à lui. Finalement, Topaze prend son destin en main. Il rompt avec Castel-Bénac, qui n'a aucun recours contre son ancien prête-nom. Suzy, à son tour, quitte le conseiller municipal pour devenir la maîtresse de Topaze. Son ami Tamise, resté un honnête professeur, lui rend visite, témoignant de la trajectoire radicalement différente des deux hommes.