Introduction à la Syrie, Carrefour d'Histoire et de Créativité
La Syrie, située au cœur du Moyen-Orient, a été le creuset de nombreux peuples et cultures qui se sont côtoyés, influencés et complétés au fil des millénaires. Phéniciens, Assyriens, Grecs, Byzantins, et bien d'autres ont laissé leur empreinte sur cette terre riche d'histoire. Ce retour sur plus de trois millénaires d'une histoire mouvementée met en lumière non seulement les événements marquants, mais aussi la continuité d'un passé prestigieux, particulièrement visible dans l'artisanat traditionnel.
La Syrie est, avec le Maroc et l'Égypte, l'un des grands foyers de l'artisanat traditionnel arabe. Dans la langue française, Damas n'est pas seulement le nom d'une ville, mais aussi celui d'une étoffe et même d'une épée. Les verbes "damasser" et "damasquiner" témoignent de cette richesse culturelle. Les produits d'Alep et de Damas étaient déjà recherchés dans les cours européennes dès l'époque des croisades, incluant des métaux ouvragés, des verres et des tissus.
Grâce à sa position stratégique sur un important carrefour de la route de la soie, la Syrie entretenait des relations commerciales étendues. Celles-ci n'étaient pas limitées à l'Europe, mais concernaient également la péninsule arabique, la vallée du Nil, l'Asie Mineure, la Mésopotamie, la Perse, et même, plus loin, l'Asie Centrale, l'Extrême-Orient et l'Afrique. Cette connectivité a favorisé les échanges de savoir-faire et de techniques artisanales.

L'Orfèvrerie Syrien : Un Héritage Ancien
L'histoire de l'orfèvrerie en Syrie remonte à l'Antiquité. Des découvertes archéologiques témoignent de la richesse et de la sophistication des bijoux produits dans la région. À Mari (aujourd'hui Tell Hariri), par exemple, des sceaux, des empreintes, des bijoux, des statues et des milliers de tablettes cunéiformes ont été retrouvés, offrant un aperçu précieux de la vie et de l'art de cette capitale du royaume de l'Euphrate. Parmi les trésors découverts, un bijou pectoral représentant un aigle à tête de lion, réalisé en lapis-lazuli, or, bitume et cuivre, datant d'environ 2650 av. J.-C., illustre la maîtrise des techniques et la beauté des matériaux utilisés.
Plus tard, au cours du 20ème siècle, l'étude de la glyptique mésopotamienne a révélé de nombreux objets, tels que des sceaux-cylindres en lapis-lazuli. À Ur, un sceau attribué à la "nin" Puabi présentait une inscription en cunéiforme confirmant son identité et son statut social. En Syrie, à Mari, une imposante perle en lapis-lazuli, provenant du "Trésor d'Ur", portait une inscription gravée identifiant Mesannepada, fils du roi d'Ur Meskalamdug.
La période fatimide (358-567/969-1171) marqua une ère de production d'orfèvrerie d'or particulièrement raffinée en Égypte et en Syrie. Parmi les techniques utilisées figuraient le filigrane, le grènetis, le fil d'or tressé et le sertissage de pierres précieuses. On produisait alors une large gamme de bijoux : bracelets, boucles d'oreilles, pendentifs, anneaux, ceintures, broches et bijoux de tête.
La Broche Fatimide de Damas : Un Exemple Remarquable
Un exemple éloquent de cette joaillerie fatimide est une broche conservée au Musée national de Damas. Datant de la période fatimide, vers le Ve-VIe siècle de l'Hégire (XIe-XIIe siècle J.-C.), cette broche en or filigrané, d'une longueur de 7 cm, témoigne de la finesse et de l'élégance de l'orfèvrerie de cette époque. Sa forme de cœur inversé, travaillée en filigrane d'or moulé, en fait un bel exemple de joaillerie fatimide. Elle était probablement attachée au vêtement par une épingle ou cousue, le fil passant dans les petites boucles de son bord.
Cette broche, acquise par le musée à Raqqa en 1949, est peut-être originaire de cette ville. Son style et sa qualité d'ornement sont typiques de la période fatimide, une époque où une production d'orfèvrerie d'or très raffinée s'épanouissait en Égypte et en Syrie.

L'Artisanat Syrien : Diversité et Évolution
Au-delà de l'orfèvrerie, la Syrie a développé une riche tradition artisanale dans de nombreux domaines, reflétant son histoire et ses influences culturelles. Les centres de production principaux se situaient à Alep et Damas, avec des centres d'importance moindre à Hama, Homs et Deir el-Zor. Une certaine spécialisation permettait une répartition des rôles entre les villes.
Les Textiles : Brocart, Damas et Aghabani
La production textile a toujours été un pilier de l'artisanat syrien. Le brocart, une étoffe de soie incorporant des fils d'or ou d'argent, aux motifs géométriques, floraux ou animaliers, est l'un des tissus les plus splendides jamais confectionnés. La commande de la robe de couronnement de la Reine Elisabeth II en 1952 par des dames de Damas en témoigne. Cependant, les modes contemporaines et le prêt-à-porter ont entraîné un déclin de la production traditionnelle, les marchés de substitution se faisant rares.
Le damas (ou "damasco") est une étoffe tissée où les motifs apparaissent en satin sur fond tissé. Historiquement utilisé pour des nappes, il a trouvé une nouvelle vie dans les hôtels modernes.
L'aghabani est un tissu brodé, initialement en fils de soie, aux formes végétales et géométriques. Autrefois utilisé pour des ceintures, des turbans ou des habits de marié, il a connu un regain d'intérêt en tant que nappe de table, se vendant dans les souks à une clientèle nationale et étrangère. Les couleurs du fond et des fils ont évolué, offrant une plus grande variété.

La Marqueterie et le Mobilier
La marqueterie syrienne, un art ancestral, se caractérise par ses motifs géométriques et floraux complexes et ses couleurs vives. Influencée par l'art islamique, byzantin et perse, elle utilise des motifs inspirés de la nature. La marqueterie syrienne est non seulement décorative, mais aussi utilisée pour créer des meubles et des bijoux de qualité. Des meubles en marqueterie syrienne, souvent faits à la main, sont considérés comme des œuvres d'art.
Au 19ème siècle, un mobilier "oriental" original avec incrustations de nacre ("moussaddaf") s'est répandu dans les grandes familles. Bien que ce style ait cessé d'être à la mode avant le milieu du 20ème siècle, un regain d'intérêt, notamment de la part de clients du Golfe et d'émigrés, a relancé sa production. La marqueterie de bois de noyer et de noisetier, avec de fines incrustations de nacre, d'ivoire et d'os ("mosaïque"), a connu un essor au 20ème siècle, particulièrement pour les coffrets et petites pièces de mobilier, ainsi que pour les tables de "tric trac" pliantes.

La Verrerie
La fabrication du verre est une tradition millénaire en Syrie. Des formes originales de teinture et de gravure du verre ont atteint leur apogée entre les 12ème et 15ème siècles. Après une période de déclin, un renouveau de cet artisanat s'est amorcé à partir des années 1950, avec une augmentation significative du nombre d'ateliers et d'ouvriers, répondant à une demande nationale et étrangère croissante.
Transmission des Savoir-Faire et Rôle des Institutions
En Syrie, la transmission des savoir-faire artisanaux s'effectue traditionnellement par l'apprentissage. La structure des métiers reste hiérarchisée, avec des maîtres ("maallem"), des ouvriers ("saneh") et des apprentis ("ajir"). Les savoir-faire se transmettent de père en fils ou de maître à ouvrier, souvent accompagnés d'une part de "secret professionnel".
Les pouvoirs publics ont joué un rôle dans le soutien à l'artisanat. La création du Musée des Arts et des Traditions Populaires au Palais Azem de Damas en 1954 a permis de mettre en valeur les savoir-faire traditionnels. Des expositions itinérantes et des stands dans les foires internationales ont également contribué à la promotion de l'artisanat syrien.
Des centres artisanaux ("marakiz herafia") ont été organisés par le Ministère des Affaires Sociales, et des syndicats regroupant patrons et ouvriers ont été formés. Cependant, la transmission des savoir-faire individuels reste un défi, notamment lorsque les secrets sont détenus par une seule personne dont la relève n'est pas assurée.
Le rôle des pouvoirs publics est complexe, car il s'agit non seulement de favoriser la transmission des savoir-faire, mais aussi de garantir la qualité, l'approvisionnement en matières premières et le bon fonctionnement des chaînes opératoires, particulièrement dans le secteur textile.

Le Marché de l'Artisanat : Adaptation et Défis
L'artisanat syrien a longtemps résisté aux produits de la mécanisation tant que sa clientèle restait attachée à un mode de vie traditionnel. Les produits continuaient de satisfaire diverses "niches" de marché : citadins, ruraux, Bédouins, pays voisins et États du Golfe. La capacité à changer l'usage des produits artisanaux a permis leur permanence dans de nombreux secteurs.
L'impact du tourisme est un facteur à considérer. Si certains estiment que l'appétit des touristes pour les souvenirs peut entraîner un déclin de la qualité artistique, d'autres pensent que l'artisanat syrien, bien établi dans son propre contexte, n'a pas nécessairement besoin du tourisme pour survivre. L'impact du tourisme occidental, arabe et régional sur la qualité de l'artisanat reste un sujet de débat.
Les "souks touristiques", comme celui aménagé dans la Tekkiyé Suleymanieh à Damas ou dans l'ancien caravansérail Khan el Chouneh à Alep, visent à centraliser la production, la présentation et la vente de produits artisanaux, offrant aux visiteurs un accès plus facile aux trésors de l'artisanat syrien.