L'histoire fascinante des bijoux œil bleu : de l'amulette protectrice à l'accessoire de mode

Les bijoux ornés d'un motif d'œil bleu occupent une place prépondérante dans la culture populaire des pays méditerranéens, transcendant la simple tendance pour révéler une richesse historique et culturelle profonde. Cet attrait pour les bijoux en forme d'œil trouve ses racines dans une tradition millénaire, où ils étaient originellement conçus comme des amulettes destinées à protéger contre la malédiction du « mauvais œil ».

Les origines du « mauvais œil » et la croyance protectrice

La croyance en le « mauvais œil » décrit une malédiction jetée par le regard d'une personne jalouse, dans le but de provoquer malheur et malchance sur la personne enviée. Cette superstition, particulièrement ancrée dans l'Islam et le judaïsme, compte de nombreux adeptes dans toute la région méditerranéenne. Bien que le concept et la signification du mauvais œil puissent varier selon les cultures et les régions, la menace perçue de cette force a conduit de nombreuses civilisations à développer des stratégies de protection, allant des incantations et rituels aux talismans défensifs.

Parmi les formes de protection les plus répandues, le talisman défensif, connu sous le nom de « Nazar Boncuk » ou « œil grec », occupe une place centrale. Ce talisman, prenant la forme d'un œil, est censé repousser efficacement les mauvais sorts et protéger ainsi les personnes ainsi que leurs biens. Le Nazar Boncuk se présente généralement sous la forme d'un disque en goutte, composé de quatre cercles concentriques allant du bleu foncé au noir, en passant par le blanc et le bleu clair. Ce symbole peut être retrouvé suspendu au-dessus des portes d'entrée, sur les murs des maisons, ou encore dans les véhicules, symbolisant la protection.

La croyance populaire veut que si un œil bleu se brise, cela signifie qu'il a accompli sa mission en ayant « repoussé le mal ». Il est alors conseillé de le remplacer rapidement pour maintenir la protection.

Schéma du Nazar Boncuk avec ses cercles concentriques bleus et blancs

L'artisanat du verre et l'évolution du Nazar Boncuk

L'origine de cette amulette remonte à la culture populaire turque et est intrinsèquement liée au développement de la fabrication du verre. La perle de verre originelle, qui donne sa forme de « goutte » à l'amulette, trouve ses premières traces dans des documents datant du XVIe siècle avant J.-C. dans l'Antiquité méditerranéenne. Ces perles de verre, très appréciées pour leur aspect esthétique et leurs multiples déclinaisons, étaient souvent colorées et imitaient diverses formes connues comme des animaux, des astres ou des plantes.

Le Nazar Boncuk, sous sa forme actuelle de talisman contre le mauvais œil, a été officialisé au début de l'Empire ottoman, à la fin du XIIIe siècle. Les artisans verriers arabes, installés dans la ville d'Izmir en Turquie actuelle, ont combiné la légende du mauvais œil avec un talisman de verre en forme d'œil pour redynamiser leur art, alors en déclin. Cette innovation a permis de revitaliser l'art de la verrerie et de donner naissance à un symbole culturel fort.

Exemple de perles de verre antiques décoratives

Du talisman à la parure : la transformation du Nazar Boncuk en bijou

Au fil du temps, le Nazar Boncuk s'est adapté aux changements d'époque, évoluant de son rôle protecteur initial vers celui d'un bijou à part entière. Cette transformation est en partie due à une période de paix et de prospérité dans la région méditerranéenne, qui a conduit à un adoucissement du mode de vie et à un déplacement de l'attention vers la culture et l'art. Les achats ont progressivement privilégié l'aspect esthétique plutôt que l'utilité première, entraînant une prolifération du commerce de bijoux, de soie et de vêtements.

Les bijouteries se sont développées rapidement, accompagnées d'un savoir-faire artisanal en plein essor. Les bijoutiers ont ainsi eu le temps de remanier le design du talisman pour en faire un style de bijou unique, qui a séduit les peuples méditerranéens. En Turquie, où la croyance au mauvais œil restait forte, les bijoux œil bleu se sont rapidement imposés sous forme de pendentifs rudimentaires. Les Ottomans créaient ces pendentifs en enroulant des cordons autour des talismans Nazar Boncuk pour les porter autour du cou.

Face à la popularité de cette pratique, les bijoutiers d'Anatolie ont eu l'idée de créer des pendentifs plus travaillés, intégrant le motif de l'œil de Nazar, leur conférant ainsi un caractère plus esthétique et raffiné. Ce fut un succès retentissant dans tout l'empire, au point que Kösem, une figure influente de l'histoire ottomane, en possédait plusieurs. Ce phénomène a conduit à la création de nombreuses variantes de bijoux œil bleu, incluant des boucles d'oreilles, des bagues, des bracelets et des colliers.

Collection de bijoux anciens de style ottoman avec des motifs d'œil

La diffusion et l'adoption du bijou œil bleu à travers la Méditerranée

La féminisation des bijoux œil bleu a entraîné un succès considérable auprès des femmes grecques, séduites par ce style inédit rappelant le Nazar Boncuk déjà bien établi en Grèce. La clé de leur popularité résidait dans leur double utilité : ils étaient perçus à la fois comme des bijoux esthétiques et comme des talismans de protection.

Le succès du bijou œil bleu s'est rapidement propagé aux peuples voisins de l'Empire ottoman et de la Grèce, influencés par leur commerce et leur culture. Les pays musulmans du Maghreb à la péninsule Arabique ont été rapidement convaincus par ce nouveau bijou, importé avec succès par les marins grâce à leur proximité religieuse et culturelle avec l'Empire ottoman. Dans les pays du nord de la Méditerranée, ces bijoux ont été introduits grâce aux raids commerciaux grecs et turcs, et ont été davantage appréciés pour leur aspect esthétique que mystique.

Le Nazar Boncuk, dont le nom dérive de l'arabe "nazar" signifiant "regard" et du turc "boncuk" signifiant "perle", est une amulette traditionnellement fabriquée en pâte de verre. Sa signification varie : elle peut viser à protéger contre le « mauvais œil » ou, inversement, à en jeter le sortilège, en fonction de son utilisateur et de son destinataire. Cette amulette est largement répandue en Méditerranée et au Moyen-Orient, présente en Turquie et dans tous les pays turciques, en Grèce, en Bulgarie, en Arménie, en Azerbaïdjan, en Iran, en Afghanistan, au Pakistan, en Irak, en Syrie, au Liban, au Machrek (Égypte, Libye), à Malte et au Maghreb (Tunisie, Algérie, Maroc). Elle est couramment utilisée par les populations chrétiennes, musulmanes, druzes, tengristes et juives séfarades.

En Turquie, où il est le plus répandu, le Nazar Boncuk est présent partout : suspendu aux portes, dans les bureaux, en pendentif, aux rétroviseurs des véhicules, encastré dans les murs des immeubles ou du métro. Il est également un cadeau populaire, censé apporter bonne fortune. Il symbolise l'œil ou le regard envieux et jaloux d'autrui, qui, dans la croyance populaire, aurait le pouvoir de provoquer divers malheurs. La croyance dans le mauvais œil est très présente dans les cultures judéo-chrétienne et islamique, étant citée dans l'Ancien Testament et le Coran.

Certains historiens suggèrent que le symbole de l'œil pourrait être encore plus ancien. Dans l'Égypte antique, l'œil d'Horus était peint sur les tombes et les momies pour porter chance aux défunts dans leur voyage vers l'au-delà. Les Égyptiens étaient également obsédés par cet œil, se maquillant les yeux avec du Kohl pour éviter qu'un esprit maléfique ne prenne possession de leur corps. Les Turcs, nomades chamanistes venant d'Asie centrale, auraient pu synthétiser les traditions ancestrales des pays traversés pour créer le Nazar Boncuk, représentant une amulette protectrice.

La couleur bleue du Nazar Boncuk pourrait provenir de l'influence byzantine, où le bleu, couleur du ciel et de l'eau, était sacré, symbolisant l'infini, le divin, le spirituel, ainsi que la paix et le calme. Une autre amulette souvent associée est la Khamsa, ou « main de Fatima », répandue en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Cette main ouverte à cinq doigts avec un œil en son centre remonte à l'antiquité et à la religion punique, où elle était associée à la déesse Tanit. Chez les musulmans, elle rappelle Fatima-Zahra, fille du prophète Mohammed. Bien que n'étant pas un symbole religieux, la main de Fatima est censée protéger contre le mauvais sort, à l'instar du Nazar Boncuk.

Il est dit que pour que le Nazar Boncuk soit efficace, il doit être acheté par une personne aux intentions pures, et non par soi-même.

Photographie de diverses amulettes Khamsa (main de Fatima) et Nazar Boncuk

La résurgence des bijoux œil bleu dans la mode contemporaine

Depuis quelques années, les bijoux arborant un motif d'œil bleu connaissent un regain de popularité dans le monde de la mode, bien que ce style de bijou existe depuis plusieurs siècles en Turquie et en Grèce. Cet engouement s'explique par leur fonction première dans la culture méditerranéenne : avant d'être un accessoire de mode, leur vocation principale a été de protéger leur porteur de la malédiction du « mauvais œil ».

La popularisation actuelle des bijoux œil bleu est attribuée à leur double nature : esthétique et protectrice. En Europe, durant les années 60-70, une politique culturelle et artistique intense a favorisé la redécouverte de l'héritage antique. L'intérêt croissant pour l'art et les coutumes grecques a conduit de nombreux créateurs européens à intégrer des modèles inspirés des bijoux grecs antiques dans leurs collections. Cette intégration a permis aux bijoux œil bleu de gagner en popularité dans le monde de la mode, notamment lors de la Fashion Week de Paris en 2018. La joaillière française Ariane Chaumeil, en collaboration avec le créateur grec Paris Valtadoros, s'est inspirée de l'œil bleu de Crète pour sa collection Printemps-Été 2018, propulsant ainsi ce style dans les hautes sphères de la mode.

Les bijoux œil bleu ont ainsi influencé tout l'art de la bijouterie méditerranéenne, grâce à la croyance du mauvais œil, qui a permis de propager ces bijoux dans le monde entier.

#36. Les amulettes en Egypte ancienne

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