Une rumeur persistante, largement répandue, concerne l'intronisation d'un nouveau Pape. Selon cette coutume séculaire, à peine élu, le souverain pontife devrait se plier à un rituel singulier : nu sous une robe de chambre, assis sur une chaise percée, il se laisserait tâter les parties intimes par le plus jeune des cardinaux. L'exclamation latine qui accompagnerait cet acte serait : "Duos habet et bene pendentes!", signifiant littéralement "Il en a deux, et bien pendantes". Cette phrase, bien que largement connue, est aujourd'hui considérée par les historiens comme une légende sans fondement réel.

L'Origine de la Légende : La Papesse Jeanne
L'histoire de la papesse Jeanne, personnage légendaire qui aurait accédé à la papauté au IXe siècle en se faisant passer pour un homme, est l'une des plus célèbres légendes médiévales. Bien que les détails varient selon les sources, le récit principal dépeint une jeune femme, souvent originaire de Mayence et nommée Jeanne, qui, pour pouvoir étudier, se travestit en homme et adopte le nom de Jean l'Anglais.
Grâce à son érudition et sa piété, elle aurait gravi les échelons ecclésiastiques jusqu'à être élue Pape, succédant à Léon IV. Son pontificat, généralement situé entre 855 et 858, aurait duré un peu plus de 25 mois. La légende raconte qu'au cours d'une procession publique, elle aurait accouché, révélant ainsi sa véritable identité.

La Construction de la Légende au Fil des Siècles
Il est important de noter que cette histoire n'est mentionnée par aucune chronique contemporaine des événements supposés. La liste des papes ne laisse aucun interstice permettant d'insérer le règne de Jeanne. Les dates du pontificat de Léon IV et de son successeur Benoît III sont solidement établies par des preuves matérielles comme des monnaies et des chartes, ne laissant aucune place à une papesse nommée Jean.
De plus, la légende comporte de nombreux anachronismes. Par exemple, il est souvent dit que Jeanne aurait étudié dans une université britannique, alors que les universités telles que nous les connaissons n'existaient pas encore à cette époque. Athènes, parfois citée comme lieu d'études, n'était pas non plus un centre universitaire majeur au IXe siècle.
L'historien Agostino Paravicini Bagliani, spécialiste de la papauté médiévale, a démontré que la papesse Jeanne n'a jamais existé. Il rapporte que le récit apparaît pour la première fois vers 1250, avec la mention "à vérifier". L'historien Alain Boureau a quant à lui mis en lumière la remarquable diffusion littéraire de ce récit, qui a connu une grande postérité jusqu'en 1500, avec 109 témoignages littéraires recensés.
Les Origines Possibles du Mythe
Plusieurs hypothèses expliquent l'origine de cette légende :
- Surnoms et Rumeurs : Le mythe aurait pu naître du surnom "papesse Jeanne" donné au Pape Jean VIII, jugé trop faible face à l'Église de Constantinople, ou du surnom similaire donné à Marozie, maîtresse autoritaire du Pape Jean XI.
- Interprétations Symboliques : Certains chercheurs suggèrent que la légende pourrait être liée à des prescriptions du Lévitique interdisant le service de l'autel aux hommes présentant des malformations génitales, ou à des querelles théologiques sur l'ordination des femmes.
- Anachronismes et Fictions : Les esprits fertiles du Moyen Âge, friands d'histoires romanesques et parfois misogynes, auraient pu créer et diffuser cette légende en y mêlant des éléments déformés ou inventés. La misogynie de certaines versions tardives, où la papesse est dépeinte comme une "putain rusée" et subit des châtiments sévères, témoigne de cette évolution.

Le Rituel de la Chaise Percée : Mythe ou Réalité ?
La légende de la papesse Jeanne a engendré un autre mythe : celui du rituel de la chaise percée, censé vérifier la virilité des papes nouvellement élus. L'idée était qu'un cardinal palperait les organes génitaux du pape à travers un siège spécialement conçu à cet effet, prononçant la phrase latine "Duos habet et bene pendentes".
L'Analyse des "Chaises Percées"
Cependant, les historiens s'accordent aujourd'hui à dire que ce rituel n'a jamais existé. Aucun texte normatif ne fait état d'une telle pratique. Certes, deux sièges percés ont été retrouvés parmi le mobilier pontifical, mais leur interprétation comme "chaises percées" destinées à une inspection génitale est erronée.
Ces sièges, d'une perforation circulaire de 21,4 cm de diamètre, s'ouvrent sur le devant par une petite ouverture carrée. Il s'agit en réalité de sièges curules, similaires à ceux utilisés dans la Rome Antique. Leur fonction était symbolique : ils représentaient l'autorité et le pouvoir du Pape, le déclarant "Patriarche universel", à l'instar des dirigeants romains antiques. Ces sièges étaient utilisés pour contrebalancer le pouvoir des cardinaux et affirmer la nouvelle titulature papale.

La Perte de Sens et la Naissance de la Légende
Avec le temps, la signification symbolique de ces sièges curules s'est perdue. Les moqueurs et les conteurs auraient détourné leur fonction, les associant à la légende de la papesse Jeanne et à une vérification physique de la virilité du pape. Jusqu'à leur dernière utilisation par Léon X en 1513, leur véritable utilité était comprise par peu de monde.
La persistance de ces deux légendes - celle de la papesse Jeanne et celle du rituel de la chaise percée - témoigne de la fascination qu'exercent les récits audacieux et les interprétations symboliques, même lorsqu'ils sont dénués de fondement historique. Elles ont servi à diverses époques à des fins polémiques, notamment lors des débats sur l'autorité papale ou sur la place des femmes dans l'Église.