L'Odonymie d'Étretat : Histoire et Personnalités

L’étude des noms de rue, ou odonymie, présente de nombreux intérêts. Elle révèle des choix politiques, puisque depuis la Révolution française, la désignation des rues est le privilège exclusif des conseils municipaux. De plus, l’odonymie fournit des indications sociales, reflète des tendances, voire des modes, et suggère une atmosphère : celle qu’on a voulu donner au lieu. Les noms actuels des rues étretataises ont été donnés pour l’essentiel dans le dernier tiers du XIXe siècle et au début du siècle suivant, en hommage à des personnalités attachées à Étretat.

On ne s’étonnera pas, au vu de l’ancienneté des dédicaces, qu’aucune femme n’ait été honorée d’une rue à Étretat. Il faut mettre de côté la rue Notre-Dame, qui est la rue menant à l’église, et la rue H(erminie) Offenbach, qui tient le rôle de substitut de son illustre époux. De même, l’interprétation de la rue Dorus est ambigüe, puisque le nom peut renvoyer au flûtiste Louis Dorus aussi bien qu’à sa sœur la cantatrice Dorus-Gras.

Les premières personnalités distinguées ont été des artistes liés à Étretat, tels qu'Alphonse Karr, Anicet Bourgeois, et de Traz-Périer. Vint assez rapidement des hommes politiques locaux, comme Monge et Mathurin Lenormand.

Évolution des Noms de Rues après la Première Guerre Mondiale

Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, la rue Offenbach fut amputée de son tronçon situé dans le centre du bourg. Ce dernier fut rebaptisé avenue de Verdun, sous l’inspiration patriotique suscitée par le conflit. Il en fut de même pour la partie de la route du Havre reliant la nouvelle avenue de Verdun et qui, dans le même esprit, fut renommée avenue George V.

Entre les deux guerres, l’avenue Jean-Baptiste Cochin, qui n’est guère qu’une portion du chemin du Bon Mouchel, fut inaugurée. La rue de la Tour fut débaptisée pour recevoir le nom de Prosper Brindejont, ancien maire.

Quelques années plus tard apparurent la rue Diaz, la rue du Dr Paul Fidelin (en lieu et place de la rue du Marché), l’avenue Lepoittevin (qui n’est guère qu’une allée) et la place Maréchal Foch, devant le Marché couvert qui avait été édifié entre 1926 et 1928.

Les Premiers Pas d'Étretat et l'Odonymie

Les recensements successifs permettent d’illustrer l’évolution qui vient d’être décrite. Peu de voies nouvelles sont ouvertes au XIXe siècle, après le percement de la route départementale Le Havre-Fécamp. L’accroissement du nombre de personnalités que la commune souhaite honorer entraîne par conséquent, après une période de substitution des anciennes appellations, la partition de certaines voies.

Au XIXe siècle, Étretat n'était qu'un grand village. Les rues étaient mal rangées, pierreuses, poudreuses, sans nom qui les distingue. On disait à la poste : « J’habite la maison Gizet, ou Nicolle, ou Lemonnier. » Cela suffisait pour que la factrice vous envoie vos lettres, comme le rapporte Arsène HOUSSAYE dans "La plage d’Etretat" (éd. Michel Lévy, 1868).

À partir de la IIIe République, le souhait de célébrer des personnalités commence à s’exprimer dans le renommage des rues, qui sont progressivement rebaptisées en hommage à certaines personnalités du milieu intellectuel ou artistique, connues localement.

Un Itinéraire Patrimonial à Travers les Noms de Rues

Nous vous proposons un itinéraire pédestre qui mêle l’observation du paysage et la découverte du patrimoine historique, à travers les personnalités dont les noms ont été distingués par la commune. Le circuit entier dure environ 4 heures, mais une version courte, d’1h30, est envisageable en se limitant au centre. Il ne présente aucune difficulté majeure, hormis pour les personnes en fauteuil en raison de l’absence de trottoir sur plusieurs portions.

Notre périple étretatais démarre sur le flanc ouest de la mairie, où une annexe abrite la bibliothèque municipale. Des bancs publics disposés en ce lieu peuvent servir de point de rendez-vous.

Vue de la mairie d'Étretat et de son annexe abritant la bibliothèque municipale.

L'Abbé Cochet, Historien et Archéologue d'Étretat

Bien qu’il ne soit pas né dans la commune d’Étretat mais dans celle de Sanvic, distante de 25 kilomètres, l’abbé Cochet peut être considéré comme un enfant d’Étretat, dont il est sans doute le plus illustre rejeton et le principal historien.

Jean Benoît Désiré Cochet est né le 7 mars 1812 à Sanvic (aujourd’hui un quartier du Havre). Son père, Jean Marie, originaire de Saint-Denis-Ceyzériat, avait été nommé gardien de la batterie d’artillerie de la Briqueterie après avoir servi dans la Grande Armée napoléonienne. Il s’était marié à Victoire Pélagie Poidevin. Deux ans plus tard, la famille s’installe à Étretat où Jean Marie Cochet est affecté, toujours comme gardien de batterie. Il exerce aussi la fonction de suisse à l’église (on peut le voir en uniforme sur un tableau d’Eugène Lepoittevin représentant le baptême d’un bateau).

Le futur abbé passe une enfance heureuse à Étretat. Remarqué pour ses capacités intellectuelles, il poursuit des études au Havre et, comme pour beaucoup d’enfants doués mais issus de milieux modestes, la voie ecclésiastique lui offre un ascenseur social. Après son passage au Grand Séminaire de Rouen, il est ordonné prêtre en 1836.

Il exerça des fonctions ecclésiastiques au Havre, à Dieppe et à Rouen, mais il est surtout connu pour son activité d’historien de l’art et d’archéologue. Il conduisit ses recherches principalement en Seine-Maritime, et en particulier à Étretat où il est le seul jusqu’à ce jour à avoir réalisé des fouilles, dès 1834. Sur le plan national, c’est un des fondateurs de l’archéologie mérovingienne. Membre de nombreuses sociétés savantes françaises et britanniques, il exerça les fonctions d’inspecteur des monuments historiques pour la Seine-Inférieure et de conservateur du Musée des Antiquités de Rouen.

Malgré son attachement pour Étretat, lieu auquel il consacra des études historiques approfondies, c’est à Rouen qu’il mourut en 1875.

La Rue de l'Abbé Cochet

La rue de l’abbé Cochet est une des plus anciennes rues d’Étretat. Elle prolongeait vers la mer le chemin de Criquetot. Démarrant de la rue Monge, elle croise la rue Notre-Dame et passe au pied de la Côte du Mont, où se situait un site antique et alto-médiéval fouillé par l’abbé Cochet lui-même. C’est une rue bordée d’anciens commerces et de maisons de pêcheurs, mais qui borde, dans sa partie terminale, le quartier des villas couvrant les pentes du versant amont.

Sur le côté droit de la route, après le débouché de la rue Jules Gerbeau, on peut remarquer l’impressionnant mur de soutènement en briques et silex édifié lors de la construction, sur la pente de la falaise, de la villa des Roches (aujourd’hui détruite).

Vue de la rue de l'Abbé Cochet à Étretat, mettant en évidence son caractère historique.

Victor Roussel et la Promenade du Perrey

Denis Victor Roussel, né à Juvigny-sous-Andaine (Orne) le 10 avril 1822 et domicilié à Paris, possédait une villa rue Alphonse Karr, dans laquelle il est décédé le 11 octobre 1894. Il est enterré au cimetière du Père-Lachaise à Paris.

Le nom de Victor Roussel a été donné à une ancienne portion de la rue de l’abbé Cochet longeant la plage et débouchant sur la place Victor Hugo. Elle est bordée, du côté opposé à la mer, par un immeuble à toit plat caractéristique des années 1960.

La promenade du Perrey, piétonnière, occupe le sommet de la digue. Les aménagements successifs, depuis le XIXe siècle, l’ont stabilisée et rehaussée. Outre sa fonction de protection contre la mer, la digue a également assuré, au moins depuis le XVIIe siècle, une fonction défensive contre les potentiels envahisseurs venus de la mer, en premier lieu les Anglais. Ce sont ces batteries dont le père de l’abbé Cochet avait la charge.

La promenade du Perrey à Étretat, avec la digue et la vue sur la mer.

Le Perrey : Un Lieu de Vie et de Légendes

La diminution du stock total de galets, constatée depuis quelques décennies, inquiète les autorités. C’est pour cette raison que le ramassage de galets en guise de souvenirs est désormais prohibé, comme en avertissent plusieurs panneaux.

Les visiteurs remarqueront aussi les écriteaux recommandant de ne pas nourrir les goélands (qu’on appelle ici mouettes ou maôves en patois), dont le ballet incessant et les cris de gorge vous accompagneront au long de votre visite. Ces oiseaux sont devenus trop familiers et ont pris l’habitude de s’alimenter des déchets des touristes. Ils n’hésitent pas, parfois, à venir se servir de glaces ou de sandwiches directement dans les mains des piétons. La prudence est donc recommandée, surtout aux jeunes enfants qui sont une proie facile.

La déambulation sur le Perrey est, au même titre que les Ramblas à Barcelone, un exercice quotidien incontournable pour les Étretatais comme pour les visiteurs. L’écrivain havrais Benoît Duteurtre s’en moquait en ces termes : « On continue d’aller et venir sur le Perrey, entre falaise d’amont et falaise d’aval. Et on va et on vient, entre falaise d’aval et falaise d’amont, sous le golf, devant le casino, n’importe où, histoire de. Il n’y a qu’un chemin d’un bout à l’autre et de l’autre au bout. On est sûr de ne pas se tromper. Quand on arrive à l’extrémité, demi-tour et recommencer. La mer continue de rouler les galets, imperturbablement quand le ciel est bleu elle est bleue, quand le ciel est gris elle est grise, sans se compliquer la vie, certaine de ne pas se tromper elle non plus. » (Sommeil perdu, Grasset, 1985)

Des goélands sur le Perrey à Étretat, illustrant la présence de la faune locale.

Les Terrasses Artistiques d'Étretat

La promenade a été divisée en tronçons portant le nom de quelques-uns des peintres célèbres ayant fréquenté Étretat et d’un écrivain. Des panneaux représentant certaines œuvres emblématiques y ont été disposés en vis-à-vis de leur motif.

La Terrasse Eugène Boudin

La terrasse Eugène Boudin va du pied de la falaise d’Amont au terrain de jeux et de pétanque. Elle longe l’immeuble des Roches Blanches, parallélépipède en béton qui a fâcheusement remplacé un bâtiment de style anglo-normand détruit pendant la Seconde Guerre Mondiale. C’est à cet emplacement que se situait la « batterie de droite » au XIXe siècle ; les pièces d’artillerie allemande de la Seconde Guerre Mondiale y ressuscitèrent un temps ces aménagements militaires.

Le nom de Roches Blanches se réfère au banc crayeux affleurant sous le galet et visible à marée basse ; des sources y jaillissent. Autrefois, une sainte femme fort riche, nommée Olive, venait souvent se baigner ou laver son linge à la fontaine qui est au pied de ce rocher. Un jour qu’elle y était, les Sarrasins débarquèrent sur le rivage et voulurent s’emparer d’elle. Elle s’enfuit alors d’une course précipitée et fit vœu, si elle s’échappait de leurs mains, de bâtir une église dans sa terre des Verguies. Sauvée par miracle, elle fut fidèle à sa promesse et fit construire l’église que vous voyez.

Eugène Boudin est né à Honfleur en 1824 et mort à Deauville en 1896. Ses toiles, dont une grande partie ont été peintes sur la Côte de Nacre au moment de l’essor des grandes stations balnéaires, ont souvent le bord de mer pour décor. Il vint aussi à Étretat, dès 1854, et y exécuta plusieurs œuvres entre 1887 et 1896. Le Musée d’art moderne André Malraux au Havre (MuMa) possède de très belles œuvres d’Eugène Boudin, dont une magnifique série consacrée aux vaches, peinte sur les bords de la Touques.

Une œuvre d'Eugène Boudin représentant le bord de mer d'Étretat, mettant en évidence le lien entre l'artiste et le lieu.

La Terrasse Maurice Leblanc

La terrasse Maurice Leblanc se situe pratiquement au centre de la plage. Elle borde le Casino et sa terrasse ; un large escalier la relie au centre-ville. Le poste de secours s’y trouve durant la belle saison et le drapeau de baignade y flotte au bout de son mât.

C’est au pied de cette terrasse que les cabines de plages en bois -qui ne sont plus qu’une quinzaine- sont installées sur le galet durant l’été. Le premier casino d’Étretat a été inauguré en juillet 1852 ; sa terrasse était alors limitée par deux barrières interrompant la continuité de la promenade. La « batterie du centre » évoquée précédemment se situait dans la partie méridionale de la terrasse Maurice Leblanc. Le bâtiment actuel du Casino a été construit après-guerre et rhabillé depuis.

Maurice Leblanc est surtout connu comme le créateur d’Arsène Lupin. Né à Rouen le 11 décembre 1864 dans une famille aisée de négociants, il nourrit très tôt une admiration pour les écrivains normands Flaubert et Maupassant et décida, après ses études, de tenter à Paris une carrière d’écrivain.

Depuis Vaucottes, hameau côtier où son épouse possédait une résidence secondaire et où il écrivit ses premières nouvelles littéraires, il se rendait parfois à Étretat où il rencontra Guy de Maupassant et où il fut introduit auprès de Victor Desfossés, directeur du Journal Gil Blas, qui lui ouvrit ses colonnes et les portes du milieu littéraire parisien. Ses premières œuvres, des nouvelles et des romans psychologiques, ne rencontrèrent cependant pas le succès escompté et c’est son ami l’éditeur Pierre Laffitte qui le persuada de se lancer dans la littérature populaire, ce qui lui apporta le succès que l’on sait.

C’est en 1907 que fut publié le premier volume des aventures d’Arsène Lupin, gentleman cambrioleur, à partir d’une nouvelle publiée deux ans plus tôt dans la revue Je sais tout éditée par Laffitte. Les aventures de Lupin ont souvent pour décor les lieux de Normandie que Maurice Leblanc a sillonné, souvent en vélo, et où il séjourna. Déjà conscient de l’intérêt de forger sa propre image de marque, il se coiffa très tôt d’un chapeau à large bord qui devint sa signature et impressionnait les étretatais.

Statue ou représentation d'Arsène Lupin, le célèbre personnage créé par Maurice Leblanc.

Le Jardin Georges Bourdon

Georges Bourdon (Vouziers 1868 - Paris 1938), grand reporter au Figaro, est à l’origine du Syndicat National des Journalistes (SNJ). C’était un familier de la station balnéaire et il fut l’un des fondateurs du club des « Vieux Galets » en 1924, avec son ami Maurice Leblanc, dont il est désormais voisin mémoriel.

Le jardin Georges Bourdon a en effet été inauguré en 2018. C’est un minuscule square de quelques mètres carrés entre la digue-promenade et la rue du général Leclerc, à l’emplacement d’une ancienne pataugeoire.

La Terrasse Claude Monet

On ne présente plus Claude Monet (Paris 1840-Giverny 1926), dont la toile *Impression, soleil levant*, peinte au Havre, donna son nom au mouvement impressionniste en 1874. Monet se rendit à Étretat dès l’hiver 1868-1869 et y séjourna régulièrement dans les années 1880. Il y peignit près de 80 tableaux ayant les falaises et le bord de mer pour motif.

La terrasse Claude Monet est la portion du perrey comprise entre le Casino et les caloges ; en léger contrebas de la terrasse Maurice Leblanc, elle s’étend du jardin Georges Bourdon à la terrasse René de Saint-Delis, tous deux récemment baptisés. Correspondant peu ou prou à l’ancien « Perrey des Manants » (par opposition à la partie amont de la promenade, occupée par le casino et autrefo...

Une des célèbres peintures de falaises d'Étretat par Claude Monet.

On l'appelait « la Petite Irlande » — mais des milliers de personnes y sont mortes.

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