L'histoire de la monnaie romaine : du cuivre à l'or, un reflet de l'Empire

L'art du portrait, une des caractéristiques du monnayage romain de l'époque classique, est illustré par le sesterce de Trajan, frappé en 105 EC, en laiton, d'un poids de 25,835 g.

Sesterce de Trajan en laiton

La monnaie romaine, parmi toutes les monnaies antiques, a connu la plus longue et la plus grande expansion géographique, devenant durant plusieurs siècles la monnaie commune des mondes occidental et méditerranéen. Après des débuts modestes basés sur le bronze au poids et l'usage du monnayage grec, elle s'est constituée à la fin du IIIe siècle av. J.-C., sous le régime de la République, selon un système monétaire fondé sur le bimétallisme argent et bronze. Au début du Haut-Empire, sous Auguste, s'ajoute la monnaie d'or, créant un système à trois métaux qui reste stable pendant près de deux siècles et demi. La crise militaire et économique du IIIe siècle et la spirale inflationniste qui l'accompagne voient l'effondrement des monnaies d'argent et de bronze. Au IVe siècle, la réforme de Dioclétien, qui tente de revaloriser les monnaies d'argent et de bronze, ne parvient pas à contenir l'inflation. Celle de Constantin Ier parvient à créer un système monétaire dominé par le solidus, stabilisé à 4,5 grammes d'or fin et sans parité fixe avec les autres monnaies qui se dévaluent.

Les monnaies romaines sont un des témoins de la vie économique antique les mieux connus, dans la quasi-totalité de ses déclinaisons. Les premières études du monnayage romain émergent durant la Renaissance. À Padoue, au milieu du XVIe siècle, Giovanni Cavino fabriquait même de fausses monnaies romaines pour satisfaire les collectionneurs qui constituaient des studiolos, des cabinets de curiosités.

Les origines du monnayage romain : du bronze au cuivre

Objets imputrescibles, abondamment produits et diffusés, les pièces romaines sont découvertes de façon fortuite depuis longtemps. À partir du XVIIe siècle, des collectionneurs plus érudits fondent des cabinets des médailles, où ils accumulent et classent leurs acquisitions. L'un des plus prestigieux est celui du roi Louis XIV, dont le cabinet est à l'origine du Département des Monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France. Dans la foulée, des musées nationaux forment leur collection à leur tour.

La fusion des divers inventaires de ces collections permet d'établir des catalogues numismatiques de plus en plus exhaustifs. Une illustration de ce processus nous est donnée à la fin du XIXe siècle par Henry Cohen, auteur d'un célèbre catalogue de plusieurs dizaines de milliers de monnaies impériales.

À partir de 1900 et avec les travaux d'Adrien Blanchet, la numismatique s'élargit en étudiant les trouvailles monétaires comme des documents archéologiques et historiques. La seconde moitié du XXe siècle voit se diversifier les recherches numismatiques : la multiplication des chantiers archéologiques et l'emploi des détecteurs de métaux enrichissent la masse des découvertes. L'étude s'élargit à des domaines un peu négligés, comme les nombreuses et diverses émissions locales, ou le monnayage de cuivre.

Vers 400 av. J.-C., les Romains remplacèrent le troc basé sur les têtes de bétail ou l'usage de monnaies grecques par un système monétaire relativement archaïque, reposant sur le cuivre. Il s'agissait dans un premier temps de « blocs » de bronze nommés aes rude, puis à la fin du IVe siècle de lingots en bronze représentant sur une des faces leur équivalent en têtes de bétail, l'aes signatum.

Lingot d'aes signatum

Ensuite, probablement en 289 av. J.-C., est constitué le collège des tresviri monetales, responsables d'organiser le monnayage romain. Alors apparaissent des disques de bronze nommés aes grave (latin grave = lourd) pesant une livre romaine (324 g) et valant 1 as, premier monnayage d'une lourdeur peu commode, valant pour son poids de métal. Le double visage de Janus y est gravé sur l'avers.

L'émergence des monnaies d'argent et d'or

Toujours au IIIe siècle av. J.-C., probablement pour financer la guerre contre Pyrrhus, Rome fait frapper des monnaies d'argent dans le sud de l'Italie, qualifiées de monnaies romano-campaniennes. Imitations du didrachme circulant en Grande-Grèce et en Sicile, leur poids est théoriquement aligné sur l'étalonnage grec de 6 scrupules, environ 7 g au début, puis dévalué en même temps que le didrachme après la prise de Tarente. Sept séries sont repertoriées, distinguées par leurs motifs.

Un huitième type de didrachme romano-campanien montre un quadrige, d’où son nom de quadrigat, employé par Tite-Live pour les demandes de rançon de prisonniers formulées par Hannibal Barca. La date d'apparition du quadrigat est sujette à débat, mais la découverte de deux trésors de quadrigats à Sélinonte, enfouis peu avant l'abandon complet de la cité en 250 av. J.-C., confirme leur circulation durant le IIIe siècle av. J.-C.

Quadrigat d'argent romain

Lors de la deuxième guerre punique (218-201), qui impose à Rome des dépenses considérables, l'as de bronze et le quadrigat s'effondrent. Vers 211 av. J.-C., le denier vaut 10 as de 1/6 de livre (as sextantaire de 53 grammes de bronze), d'où sa marque du chiffre romain X. Des sous-multiples en argent sont créés : le quinaire (5 as) et le sesterce (2 as et demi). Le denier, d'un poids de 4,5 g d'argent, valait donc 530 g de bronze en 211 av. J.-C.

Les difficultés monétaires romaines ne sont néanmoins pas résolues, car, d'après Tite-Live, le Sénat est contraint en 209 av. J.-C. Le denier connaît une première baisse de poids vers 206 av. J.-C. avec un poids théorique de 4,20 g, puis une seconde dans les années 190 av. J.-C. Le denier est désormais taillé à 1/84 de livre, soit un poids théorique de 3,87 grammes, tandis que l'as passe de 1/6 de livre (as sextantaire) à 1/12 de livre (as oncial), valeur à laquelle il est stabilisé durant le IIe siècle av. J.-C.

Le sesterce comme unité de compte et la réforme d'Auguste

Le sesterce devient au cours du IIe siècle av. J.-C. l'unité de compte usuelle en lieu et place de l'as libral. Les dépenses, les revenus et les fortunes s'évaluent en sesterces, d'abord dans les comptes officiels de l'État romain, puis auprès des particuliers. La date d'introduction de ce changement comptable n'a pas pu être déterminée par les historiens, qui s'accordent pour considérer qu'elle est un peu antérieure à 141 av. J.-C. L'impact de ce changement comptable sur la gestion publique est difficile à apprécier faute de documentations antiques.

À partir de la réforme monétaire d'Auguste de 19 av. J.-C., le système entre dans une période de stabilité qui va durer plus de deux siècles. L'aureus créé sous César est maintenu. Le monnayage d'or et d'argent est complété par une série de sous-multiples en métal moins noble. Le bronze, alliage de cuivre et d'étain, est abandonné. Le sesterce, qui était une minuscule pièce en argent sous la République, devient une monnaie dans un nouvel alliage de cuivre et de zinc, dit orichalque, similaire au laiton, tandis que l'as est fabriqué en cuivre pur.

Sesterce romain de l'époque impériale en orichalque

L'unification monétaire n'était toutefois pas totale. En 64, sous Néron, le poids de monnaie d'or et d'argent est modifié, diminuant la valeur de l'or monnayé par rapport à l'argent. Un simple légionnaire reçoit alors une solde de 750 à 900 sesterces par an, un centurion 3 750 sesterces et un préfet de camp jusqu'à 15 000 sesterces.

La monnaie romaine comme outil de propagande et d'identification

L'avers des monnaies représente la plupart du temps l'effigie de l'empereur régnant à l'époque de l'émission de la monnaie. Les revers des monnaies sont l'occasion de faire de la propagande : ils célèbrent les victoires et les conquêtes des empereurs, ils représentent des dieux, des déesses, des allégories symbolisant des qualités associées à l'empereur, des monuments, des provinces personnifiées, des animaux. On compte parfois plusieurs centaines de revers différents pour un seul empereur.

Revers d'une monnaie romaine illustrant un monument

Sous plusieurs empereurs, des monnaies d'or de prestige, multiples de l'aureus et appelées médaillons, sont frappées pour être distribuées en hommage aux dignitaires méritants de l'Empire. D'un poids de 2 à 10 aurei, ces émissions n'étaient pas vraiment destinées à circuler et s'apparentaient plutôt à des médailles. On trouve également des médaillons en bronze et en argent.

Les crises monétaires et les réformes

Au fil du temps, la dévaluation est de plus en plus rapide. Sous Septime Sévère, le titre du denier passe de 70 % à 50 % d'argent. Vers 215, Caracalla, qui a besoin d'argent pour pouvoir payer les soldats dont il a augmenté la solde, institue une nouvelle monnaie, un double denier appelé antoninien, ne pesant que le poids d'un denier et demi, au titre d'environ 50 % d'argent. L'antoninien est abandonné en 219 par Héliogabale, puis réémis en 238 sous Balbin et Pupien, mais avec une valeur intrinsèque de plus en plus faible, tandis que le denier disparaît peu à peu et cesse d'être émis à partir de Decius, selon le principe qu'une mauvaise monnaie en chasse une bonne.

Avec l'anarchie militaire du IIIe siècle, la multiplication des ateliers monétaires et l'instabilité politique, le système monétaire est dans la tourmente. Les monnaies se déprécient constamment, contenant de moins en moins de métaux précieux. L'antoninien est émis massivement, avec une qualité qui s'effondre, passant de 4,4 g pour 47 % d'argent sous Gordien III à 2,8 g et 2,5 % d'argent, voire moins, au début du règne d'Aurélien.

En 271, Aurélien réforme la monnaie et augmente le poids de l'antoninien, que l'on nomme actuellement aurelianus. On les reconnaît à la marque XXI qui indique que la monnaie contient 1/20e d'argent.

Aurelianus romain avec marque XXI

Les réformes de Dioclétien et Constantin

Durant le règne de Dioclétien, la situation politique et militaire se stabilise, tandis que l'inflation galopante persiste. Fin 294, il mène une nouvelle réforme monétaire : il diminue l'aureus d'Aurélien, qui passe de 1/50 à 1/60 de livre d'or, et crée de nouvelles monnaies : l’argenteus ou denier d'argent à 1/96e de livre d'argent, de même qualité que l'ancien denier de Néron, et trois monnaies de bronze dont un grand bronze avec un faible pourcentage d'argent, le follis ou nummus.

Ces parités respectives sont très vite remises en cause par l'inflation galopante. Une dizaine d'années plus tard, Constantin recrée un nouveau système, où le solidus en or de 4,5 g remplace l'aureus qui ne sera plus émis que pour des occasions particulières en très petites quantités. Constantin Ier, vers 311, opère une dévaluation de la monnaie d'or en créant une nouvelle monnaie, le solidus, frappé au 1/72 de la livre d'or pur (soit environ 4,5 g) contre 1/60 de livre précédemment. Son nom solidus (= solide, stable) constituait un véritable programme politique face aux dévaluations monétaires répétées des générations précédentes.

Des sous-multiples d'or du solidus furent créés : le semissis (un demi-solidus), le tremissis ou triens (un tiers de solidus). Le 24e du solidus est le silique d'argent. La stabilité du solidus de 4,5 g d'or se conserva durant l'évolution de l'Empire romain en empire byzantin, où il prit le nom de nomisma.

Après la chute de l'Empire romain d'Occident, le solidus continua à circuler quelque temps chez les Francs ; son nom se maintint et se transforma en français en « sol », puis « sou ».

Les marques de valeur et l'iconographie monétaire

Les chiffres apparaissent sur les monnaies impériales dans les indications de titulature portée plusieurs fois, comme le titre d'imperator (exemple IMP XII), de puissance tribunicienne (exemple TR PP II) ou de consul (exemple COS II). Parmi ces notations, les formes additives IIII et VIIII sont celles couramment employées. Des chiffres apparaissent aussi au IVe siècle dans les revers frappés pour les anniversaires de règne.

La frappe des monnaies était réalisée en frappant la pièce à la main sur un poinçon prédécoupé placé au-dessous (avers) et au-dessus (revers) de la pièce vierge. Dans la République, le contrôle de la frappe de la monnaie d'État était confié à trois magistrats subalternes (plus tard quatre), les tresviri aere argento auro flando feriundo ou a. a.a.f.f. Ils signaient souvent leurs émissions et privilégiaient initialement des images classiques telles que Rome, Jupiter, Mars et la Victoire.

Au deuxième siècle avant notre ère, une série de pièces représentait un quadrige ou char à quatre chevaux, mais à partir de 135 environ avant notre ère, les tresviri metales commencèrent à apposer des références à leur propre histoire familiale, à des sites locaux, à des événements contemporains et peut-être même à leur allégeance politique. La représentation des dirigeants était évitée, peut-être parce que sur les pièces grecques, elle était réservée aux rois et aux tyrans et n'était donc pas conforme aux principes d'une république.

Les pièces de la période impériale présentent généralement sur l'avers un portrait de l'empereur - désormais seul responsable du trésor public - généralement de profil, portant une couronne rayonnante ou une couronne de lauriers, ou, plus rarement, un membre de la famille impériale. Les portraits pouvaient varier d'une représentation idéalisée à une représentation très réaliste, en fonction des empereurs, de l'étape de leur règne et de l'évolution des tendances artistiques. Après Constantin, les portraits impériaux devinrent de plus en plus standardisés et une représentation plus uniforme de l'empereur, indépendamment des caractéristiques physiques individuelles, devint la norme.

Une exception notable à l'utilisation de l'empereur était le SC (Senatus Consulto) apposé sur les cuivres augustéens, qui signifiait peut-être le soutien du sénat.

Portrait d'empereur sur l'avers d'une monnaie romaine

Le revers des pièces pouvait porter une plus grande variété de motifs et, en particulier, l'introduction par Auguste du grand sestertius permit aux graveurs de travailler sur une plus grande scène. Les premières pièces de bronze représentaient souvent la proue d'un navire, mais les pièces de plus grande valeur présentaient des sujets beaucoup plus intéressants, notamment des monuments tels que le Colisée, la colonne de Trajan et divers temples à Rome, ou des projets financés par l'État tels que des aqueducs, des ponts et le port rénové d'Ostie, représentés sur les sestertii de Néron. Les conquêtes impériales pouvaient être évoquées, comme l'utilisation par Auguste d'un crocodile enchaîné à un palmier sur ses pièces pour symboliser la soumission de l'Égypte.

Dans de nombreux cas, les pièces de monnaie offrent la seule représentation physique de personnalités importantes de l'histoire de Rome. Elles représentent également des monuments perdus ou en ruine et permettent d'établir à la fois la chronologie précise de Rome et la date d'autres artefacts qui pourraient les accompagner dans les découvertes archéologiques. Les pièces de monnaie d'une certaine date peuvent également aider à dater d'autres pièces moins certaines lorsqu'elles sont trouvées ensemble. Les portraits numismatiques ont également contribué de manière inestimable à l'identification de portraits sculptés jusqu'alors inconnus, et la distribution des pièces de monnaie à travers l'empire peut également en dire long sur les mouvements de population, les réseaux commerciaux et l'identité civique.

La fabrication des monnaies

Pendant des siècles, chaque pièce de monnaie est née d’un geste simple et brutal : un coup de marteau. La frappe au marteau n’est pas une technique archaïque par défaut - c’est une réponse cohérente aux contraintes métallurgiques, économiques et politiques de son époque. Dans le monde méditerranéen, les premières monnaies ont été fabriquées en Asie mineure au VIIe siècle av. J.-C. par les Lydiens.

La préparation du flan était réalisée par les maleatores. Le coin de revers était fixé sur une enclume, tandis que le coin d'avers, était maintenu par des pinces. Un ouvrier utilise ensuite un marteau pour frapper la matrice avec une force considérable, enfonçant ainsi l’image gravée dans le flan. Les monnaies étaient ensuite inspectées pour s’assurer que l’image était clairement définie et que le flan était uniforme.

Schéma du processus de frappe d'une monnaie antique

Chacun des métaux utilisés - électrum, or, argent - avait ses propres avantages et inconvénients en termes de dureté, de ductilité, de disponibilité, de coût d’extraction et de température de fusion. L’électrum, alliage naturel d’argent et d’or, fut le premier utilisé. L’or, inaltérable, brillant et extrêmement ductile, fut logiquement le métal privilégié. L’argent se trouve plus facilement, mais il est presque toujours mêlé à du plomb, nécessitant un procédé de séparation appelé coupellation.

Les ouvriers, les scalptores, étaient responsables de la gravure et de la préparation des coins monétaires. Ces artistes possédaient un savoir-faire remarquable et une expertise technique qui est encore impressionnante aujourd'hui. La gravure était réalisée grâce à des burins et/ou à partir de poinçons. Des lentilles convexes en cristal de roche découvertes sur divers sites ont pu servir d'aides à la gravure.

Dans la frappe manuelle, on distingue le coin de trousseau, mobile (avec le revers), car tenu à la main par le monnayeur, et le coin de pile (dormant, avec l'avers), dont l’autre extrémité en pointe était fichée dans un billot ou sur une enclume. La frappe pouvait être effectuée par un seul monnayeur ou par un monnayeur et une aide. L'énergie nécessaire à la frappe variait en fonction de la dureté de l’alliage, de la géométrie du flan et de la température de celui-ci. Les coups de marteau successifs expliquent les accidents que l’on constate sur beaucoup de monnaies : tréflages, doubles frappes, ou décalages.

Le coin de trousseau (mobile, avec le revers) et le coin dormant (fixe, avec l’avers) s’usent à des rythmes différents. Le coin de revers encaisse plus d’énergie, aussi s’use-t-il plus vite que l’autre. Pour chaque émission, on recense plus de coins de revers que d’avers, car ils devaient être changés plus régulièrement.

Le poinçon est un morceau de métal en relief, dit en camée. Il est placé entre deux morceaux d’acier qui en reçoivent alors l’empreinte en négatif, devenant ainsi des coins. Grâce à ce procédé de poinçon-coin, il est possible de créer plusieurs matrices avec un seul et même poinçon, ce qui permet de préserver le motif original.

Certains auteurs ont avancé l’idée que des gros modules de bronze auraient été frappés à l’aide d’une sorte de presse avec une masse coulissant sur des rails pour plus de précision et de puissance.

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