Sébah & Joaillier : Photographes de Constantinople

L'atelier photographique Sébah & Joaillier, actif à Constantinople (aujourd'hui Istanbul) à la fin du XIXe siècle, a laissé une empreinte significative dans l'histoire de la photographie ottomane. Leurs œuvres, notamment les panoramas de la ville, témoignent d'une qualité artistique et documentaire remarquable.

Album photo Sébah & Joaillier, couverture avec décor doré représentant la tour de Galata et la tour de Léandre

L'Album "Souvenir de Constantinople"

Un exemplaire de l'album "Sébah & Joaillier Souvenir de Constantinople", datant d'environ 1888, est un témoignage précieux de leur travail. Cet ouvrage, de format à l'italienne, présente un dos en cuir et des plats en percaline chagrinée ornés de décorations dorées. Le premier plat arbore un titre et un décor représentant la tour de Galata et la tour de Léandre, tandis que le quatrième plat est orné d'un croissant de lune et d'une étoile entourés de lauriers dorés. L'album, d'une dimension de 36,5 x 31,5 cm, contient 10 photographies sur papier albuminé, montées en leporello sur des panneaux de carton fort de 34 x 30,5 cm. Ces photographies, reliées par un morceau de toile, forment un panorama d'Istanbul d'environ 3,47 mètres de long, offrant une vue panoramique de la ville.

Malgré quelques légères imperfections telles que des mors fendus en queue, des épidermures sur le cuir du dos et des bords du premier plat, ainsi que quelques traces et zones décolorées sur les plats, l'exemplaire est considéré comme un très bel état, particulièrement appréciable pour sa rareté et la qualité de ses photographies.

Panorama de Constantinople pris de la tour de Galata par Sébah & Joaillier, vue étendue sur la ville avec mosquées et bâtiments historiques

Les Origines de la Photographie à Constantinople

La photographie, une invention dont l'annonce dans l'Empire Ottoman remonte au journal Takvim-i Vekayi en octobre 1839, a connu un développement rapide. Les réformes du Tanzimat de 1839 ont favorisé l'installation d'itinérants sur les terres ottomanes. À cette époque, la photographie, de par son coût élevé, était principalement accessible aux classes moyennes et supérieures.

Les premières prises de vue dans l'Empire Ottoman ont débuté en 1842 avec Kompa, élève de Daguerre. Cependant, aucun exemple visuel de cette période n'est parvenu jusqu'à nos jours. Le quartier de Pera, aujourd'hui avenue İstiklal, est devenu le centre de développement du mode de vie occidental, attirant non seulement des étrangers d'Europe mais aussi des citoyens ottomans d'origine grecque, arménienne, levantine et syriaque intéressés par cet art commercial.

Pascal Sébah et l'Établissement de l'Atelier

Pascal Sébah, né à Istanbul en 1823 de père syriaque et de mère arménienne catholique, se passionne pour la photographie avec son frère aîné Cosmi. Ensemble, ils ouvrent leur premier studio le 18 mai 1857 à Pera, sous le nom de "P. Sébah - Société Photographique". Au début des années 1860, une succursale est ouverte sur la Grande Rue de Pera, tandis que l'atelier initial sert de laboratoire de tirage et de négatifs.

L'atelier connaît plusieurs déménagements et ouvertures de succursales, notamment une au Caire en 1873. En 1875, Cosmi ouvre son propre studio, marquant la fin du partenariat fraternel. Des incendies successifs en 1881 et ultérieurement détruisent une partie des archives. Épuisé, Pascal Sébah se retire temporairement au Caire en 1881, puis est victime d'une attaque cérébrale en 1883, le laissant paralysé.

L'Association avec Polycarpe Joaillier

C'est à ce moment que Polycarpe Joaillier (1848-1904) entre en scène. Ami de longue date de la famille Sébah, dont le père est décédé prématurément, Polycarpe, encore enfant, voit son avenir compromis. Pascal Sébah prend alors la famille Joaillier sous sa protection et initie Polycarpe à la photographie.

Après la paralysie de Pascal Sébah, lui et son épouse proposent à Polycarpe Joaillier, qu'ils considèrent comme un fils, de s'associer. Polycarpe, ayant développé des compétences solides en photographie, accepte cette proposition en signe de gratitude envers celui qui l'a protégé et formé. L'importance de Joaillier, toujours actif, se fait rapidement sentir, et il est probable que les photographies signées "Sébah" durant cette période aient été réalisées par lui, témoignant de la continuité de l'école Sébah.

Photographie originale de Mihran Iranian : Panorama de Constantinople pris de la tour de Galata

Le Succès de Sébah & Joaillier

Le partenariat Sébah & Joaillier connaît un premier grand succès en 1888 avec la présentation d'un album dédié à Brousse (Bursa) offert au Palais. En 1893, dans le cadre de la propagande ottomane, des albums photographiques sont envoyés aux États-Unis, en Angleterre et en France.

En 1899, leurs rivaux, les Abdullah Frères, vendent leurs archives à Sébah & Joaillier, qui acquièrent ainsi leur studio. Polycarpe Joaillier décède en 1904. En 1909, l'entreprise est reprise par l'architecte Antonio Perpignani, avec Hagop İskender comme directeur d'exploitation, marquant la fin du lien organique entre les familles Sébah et Joaillier et le studio.

L'Œuvre de Pascal Sébah et son Héritage

Pascal Sébah excellait autant dans les vues urbaines que dans les portraits. Sa rencontre avec Osman Hamdi Bey en 1869 fut un tournant, le peintre utilisant certaines de ses photographies comme références. Après la mort de Pascal Sébah, son frère Cosmi participe brièvement au partenariat, tandis que son fils Jean, encore jeune, se consacre à la succursale du Caire, signant ses œuvres J.P.Sébah.

La production photographique de Sébah & Joaillier, reconnue pour sa qualité et sa capacité à capturer l'essence de Constantinople, a grandement contribué à la diffusion de l'image de la ville à travers le monde. Leur travail est considéré comme un point culminant de la photographie de la fin du XIXe siècle, captivant un public fasciné par la capacité de la photographie à "les transporter" et à les mettre en contact direct avec le passé et l'ailleurs.

Les mille et une Turquie : Istanbul / ARTE DOC arte doc

Diversité des Sujets Abordés

Outre les panoramas urbains, Sébah & Joaillier ont également documenté la vie et les traditions de l'Empire Ottoman. Des ouvrages tels que "Turquie types et mœurs d'après les photos de Sebah et Joaillier" (vers 1900) présentent des scènes de la vie quotidienne, bien que parfois empreintes de stéréotypes.

Parmi les sujets représentés, on trouve :

  • Dames de Harem : Des images souvent reproduites, présentant des femmes dont la légende attribue parfois des rôles erronés, comme des Bohémiennes ayant posé dans le studio. Le texte accompagnant ces images décrit une vision stéréotypée de la femme turque comme oisive et objet de luxe.
  • Marchands de Vannerie et de Poterie : Illustrant l'organisation des métiers dans les bazars ottomans, où chaque industrie était regroupée dans un quartier spécifique.
  • Voiture de promenade des Dames Turques : Contrairement à l'idée reçue, les femmes turques sortaient davantage que les femmes arabes, se déplaçant dans des feredjés et des voiles (yachmak) qui, s'ils couvraient le visage, étaient souvent suffisamment transparents pour en distinguer les traits.
  • Les Chiens à Constantinople : Les chiens errants, présents en grand nombre, jouaient un rôle de nettoyage des rues en se nourrissant des détritus.
  • Le port de Smyrne : Décrivant un quartier portuaire à dominante européenne, avec une population multiculturelle où les Grecs dominaient.
  • Une rue à Aïdin : Présentant cette ville commerçante d'Anatolie, avec ses rues étroites, sales et mal pavées, contrastant avec son aspect extérieur riant.
Photographies de

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