Au XVIIIe siècle, période où l'art de transformer les métaux en objets domestiques et artistiques était désigné sous le terme de « serrurerie », le Lorrain **Jean Lamour** s'est imposé comme le plus grand serrurier de son temps. Son œuvre, particulièrement visible à Nancy, témoigne d'un génie technique et d'une maîtrise artistique qui ont marqué le paysage urbain et l'histoire de l'art.
Origines et Formation d'un Talent Précoce
Jean-Baptiste Lamour, plus communément appelé Jean Lamour, est né le 25 mars 1698 à Nancy, issu d'une lignée de serruriers-taillandiers originaires de Charleville. Il grandit dans l'atelier de son père, maître serrurier de la ville, et commence son apprentissage à Metz dès l'âge de quatorze ans. C'est lors de deux séjours à Paris, en 1719, qu'il se perfectionne dans l'art du dessin et de la ferronnerie, des compétences qui seront déterminantes pour son avenir.

En octobre 1719, Jean Lamour obtient le titre de maître serrurier. De retour à Nancy, il s'installe à son compte en 1724 dans la ville neuve, près de l'église Saint-Sébastien. En 1726, il devient maître serrurier de la ville de Nancy et hérite de la charge de serrurier municipal, succédant ainsi à son père. Cette fonction lui vaut de nombreuses commandes, d'abord pour le duc François III, puis pour son successeur, Stanislas Leszczynski.
Au Service du Roi Stanislas Leszczynski : L'Apogée d'une Œuvre
En 1738, Jean Lamour devient serrurier de Stanislas Leszczynski, ancien roi de Pologne, devenu duc de Lorraine et du Barrois. Pour embellir Nancy, sa nouvelle capitale, ainsi que ses résidences, Stanislas fait appel à l'architecte-urbaniste Emmanuel Héré et à de nombreux artistes de la cour, parmi lesquels Jean Lamour. Celui-ci participe activement à tous les chantiers initiés pendant vingt ans.
Chantiers Majeurs et Réalisations Notables
- Église Notre-Dame-de-Bonsecours : Jean Lamour intervient entre 1738 et 1741 dans cette nécropole familiale de Stanislas.
- Châteaux : Il travaille dans les châteaux de La Malgrange, de Chanteheux (aujourd'hui détruit) et de Commercy.
- Église primatiale : Il réalise les grilles ornant les chapelles.
- Places urbaines : Il est chargé de la ferronnerie décorative, notamment sur la Place Royale (actuelle Place Stanislas).

En 1744, Jean Lamour installe ses forges dans l'une des anciennes églises primatiales données à la ville. Un tableau de Bénard représente d'ailleurs le roi Stanislas rendant visite au serrurier dans cet atelier.
La Place Stanislas : Un Chef-d'Œuvre de la Ferronnerie Rocaille
C'est entre 1752 et 1755 que Jean Lamour exécute, dans son atelier de la primatiale, les six grilles monumentales destinées à la Place Royale de Nancy. Ces grilles sont considérées comme ses ouvrages les plus célèbres et passent pour l'un des chefs-d'œuvre de l'art rococo. En collaboration avec l'architecte Emmanuel Héré, Lamour réalise ces pièces où le fer battu puis doré à la feuille d'or prend les formes les plus audacieuses.

Deux de ces grilles devaient encadrer les fontaines réalisées par Barthélemy Guibal, tandis que deux autres ouvrent vers les rues Stanislas et Sainte-Catherine. Les deux dernières grilles relient l'hôtel de ville et les pavillons environnants. Ces ouvrages furent rendus célèbres par la diffusion de l'Album de l'architecte Emmanuel Héré et par le Recueil de Jean Lamour lui-même.
Le style rocaille, caractérisé par ses lignes courbes, ses spirales et ses motifs ornementaux, trouve dans les réalisations de Jean Lamour un de ses exemples les plus emblématiques. Le roi Stanislas, commanditaire des grilles, suivit d'ailleurs leur élaboration lors de ses visites régulières aux ateliers.
Description Détaillée des Grilles de la Place Stanislas
- Grilles des fontaines : Deux grilles encadrent les fontaines de Neptune et d'Amphitrite, intégrant des figures mythologiques comme Mars, Minerve, Cérès et Apollon.
- Grilles donnant sur les rues : Deux grilles s'ouvrent sur la rue Sainte-Catherine et la rue Stanislas, ornées de vases de fleurs et de coqs tenant des lanternes dans leur bec, portant le chiffre du roi Louis XV.
- Grilles d'angle : Les deux dernières grilles forment des portiques complets entre le pavillon Alliot, l'hôtel de ville et le pavillon Jacquet, terminés par une couronne et une fleur de lis.
En 1751, Jean Lamour exécute également les grilles qui entourent la statue de Louis XV placée au centre de la place royale. Il réalise aussi les balcons du premier étage de l'hôtel de ville, dont un balcon central orné des armes de Stanislas, de deux aigles et surmonté de la couronne royale. D'autres balcons portent le chiffre de Stanislas, et vingt-huit autres grilles ornent les différents pavillons de la place.
Les histoires de la place Stanislas | RF
Techniques et Savoir-Faire d'un Maître Ferronnier
Jean Lamour possédait un atelier réunissant plusieurs compagnons et ouvriers. La serrurerie, en tant que travail manuel, demeurait artisanale. Ses réalisations, qu'il s'agisse de rampes, de balcons ou de grilles, s'intègrent étroitement à l'architecture.
Son art se distinguait dans deux domaines principaux :
- Le travail à chaud : Utilisation de tôles épaisses à la forge pour les châssis et les barres, constituant la structure des grilles.
- Le travail à froid : Mise en forme de tôles minces par martelage pour les ornements.
Les ouvrages de ferronnerie étaient ensuite traités avec du minium de plomb, peints en noir, puis finalisés par un doreur qui appliquait la dorure à la feuille sur les ornements. Les différents éléments étaient soudés et le rivet était utilisé pour fixer les décors.
Un Héritage Durable
Jean Lamour a également réalisé des ouvrages pour des chantiers moins connus, tels que la rampe d'escalier du château de Chanteheux, la croix de Bourgogne sur l'étang Saint-Jean, ou encore la rampe d'escalier de l'hôtel particulier d'Emmanuel Héré dans les années 1750. Il a aussi exécuté la grille du balcon de la bourse de Commerce en 1752.
Dès 1728, Jean Lamour reçoit la commande d'un grillage aux armes de la ville pour la basilique Saint-Epvre, malheureusement détruit au XIXe siècle lors de la rénovation de l'église. Entre 1737 et 1741, il réalise une grille pour la chapelle des Bourguignons dans la basilique Notre-Dame de Bon Secours, ainsi que des grilles pour l'orgue, les tribunes et pour séparer la nef et le chœur, ornées des chiffres de Stanislas (S.R.) et de Louis XV (deux L entrelacés).
À la fin de sa vie, Jean Lamour construisit sa propre maison, au 32 rue Notre-Dame, encore aujourd'hui décorée de ses balcons.

Jean Lamour décède en 1771 à l'âge de 73 ans, laissant derrière lui un héritage exceptionnel qui a contribué à faire de Nancy une ville au patrimoine artistique inestimable. Son œuvre, qualifiée de génie, de virtuosité et de magie du fer, mérite une reconnaissance continue.
L'Institut Jean Lamour (IJL), laboratoire de recherche spécialisé en science des matériaux, porte son nom en hommage à cet illustre maître serrurier.
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