Introduction à Rusalka
Rusalka est l'opéra le plus célèbre du compositeur tchèque Antonín Dvořák. Créé à Prague en 1901, cet opéra lyrique est un conte féérique inspiré en partie par La Petite Sirène d'Andersen et Ondine de La Motte-Fouqué, mais il puise ses racines dans des contes de fées tchèques de Karel Jaromír Erben et Božena Němcová. L'œuvre déploie une musique envoûtante, à l'orchestration aussi scintillante que la lune argentée qui fait miroiter les ondes.
Cet opéra, avant-dernier ouvrage de Dvořák, fut un de ses plus grands succès et reste le plus populaire des opéras tchèques. La création de cette œuvre fut un défi, notamment en raison de son personnage principal, une créature surnaturelle muette. Dvořák crée une situation riche de possibilités en jouant sur l'opposition entre le monde surnaturel, où Rusalka s'exprime, et le monde des humains, où elle reste muette, privée d'une parole qui apparaît alors comme l'instrument du mensonge et de l'infidélité.

L'intrigue de Rusalka
L'histoire de Rusalka met en scène une nymphe des eaux, fille de l'Ondin, qui aspire à devenir humaine pour conquérir le cœur d'un jeune prince. Née des eaux froides d'un lac, elle se lamente au bord de celui-ci, amoureuse d'un prince qui vient souvent s'y baigner. Son père, l'Ondin, lui conseille de s'adresser à la sorcière Ježibaba.
Après une ardente prière à la lune dans son célèbre « Chant à la lune », Rusalka accepte la proposition de Ježibaba : en échange d'une potion magique, elle perdra l'usage de sa voix et sera maudite pour l'éternité si son amour n'est pas partagé. La transformation a lieu, et Rusalka se rend au château du prince.
Le prince et la princesse étrangère
L'arrivée de Rusalka au château est entourée de mystère. Le prince, d'abord séduit par sa beauté, se lasse rapidement de sa froideur et de son silence. La passion du prince pour Rusalka s'efface et il tombe rapidement amoureux d'une princesse étrangère, délaissant ainsi Rusalka.
Trahi et désespéré, le prince revient vers Rusalka. Entre-temps, Rusalka, de retour dans son monde aquatique, se sent de moins en moins chez elle. Ježibaba apparaît et l'incite à tuer le prince pour se sauver de la malédiction. Rusalka refuse cette solution et jette le poignard dans le lac.
La conclusion tragique
Le prince, accablé de remords, implore le baiser de Rusalka. Celle-ci le met en garde : ce baiser lui sera fatal. Malgré cet avertissement, il souhaite mourir dans les bras de celle qu'il n'a jamais cessé d'aimer. Ils s'embrassent, et le prince meurt. Après cette dernière étreinte, Rusalka disparaît pour toujours au fond du lac, tandis que l'Esprit du lac déclare que « tous les sacrifices sont inutiles ».

La genèse de Rusalka
L'écriture du livret de Rusalka fut un processus complexe. Au cours de l'été 1899, le poète et dramaturge tchèque Jaroslav Kvapil, inspiré par La Petite Sirène d'Hans Christian Andersen, les contes de Karel Jaromír Erben et Božena Němcová, ainsi que le roman Ondine de Friedrich de la Motte-Fouqué, écrit le livret. Kvapil racontera plus tard que son travail fut une fusion d'impressions, de nostalgie d'enfance et du rythme des romances d'Erben.
Kvapil soumit son livret à plusieurs compositeurs, dont Oskar Nedbal et Joseph Bohuslav Foerster, qui déclinèrent l'offre. Finalement, le directeur du Théâtre National de Prague, Albert Subert, fit parvenir le livret à Antonín Dvořák, réalisant ainsi le rêve secret de Kvapil. Malgré une appréhension initiale, Dvořák accepta le texte, trouvant une connexion particulière avec Kvapil par leur admiration commune pour Erben.
Composition et création
Dvořák composa Rusalka dans le grenier à blé d'un manoir familial à Vysoka, transformé en résidence de campagne. Il s'y isolait pour composer, profitant de la sérénité des lieux, qui incluaient un lac aujourd'hui appelé le « Lac Rusalka » et qui aurait précisément inspiré le compositeur. Le travail d'écriture dura sept mois, du 21 avril au 27 novembre 1900.
La création de l'opéra, prévue pour le 31 mars 1901, fut marquée par des imprévus. Une grève de l'Orchestre du Théâtre national de Prague retarda la première de quatre semaines. De plus, une heure et demie avant la représentation, le ténor Karel Burian, initialement prévu pour le rôle du Prince, refusa de monter sur scène, le rôle étant finalement créé par Bohumil Ptak. Malgré ces péripéties, la première fut un triomphe, le public étant conquis par la musique de Dvořák et le livret de Kvapil.
Anton Dvorak / arr. Edgar Moreau : Chant à la lune (Rusalka, Acte I)
La musique de Dvořák dans Rusalka
Alors déjà réputé pour sa musique symphonique, Dvořák se révèle dans Rusalka un compositeur d'opéra accompli. Le mélancolique « Chant à la lune », au cours duquel Rusalka demande à la lune de révéler son amour au prince, est souvent considéré comme le point culminant de l'opéra. Cet air est immédiatement reconnaissable par sa belle octave ascendante, très expressive, qui porte tout l'amour de Rusalka et retombe avec élégance. Il exprime également la détermination du personnage à quitter le monde qu'elle connaît pour se changer en femme et partir vers l'inconnu et la personne qu'elle aime.
L'orchestration de l'opéra est décrite comme scintillante, créant une atmosphère poétique et surnaturelle qui traverse l'œuvre dès le court prélude. La musique de Dvořák dans Rusalka est empreinte de ballades tchèques, contribuant à la profondeur et à la richesse émotionnelle du conte de fées lyrique.
Analyse musicale
La dynamique de l'œuvre est intéressante. Le premier acte contient quelques crescendi qui reflètent l'amour naissant entre Rusalka et le prince. On peut également identifier quatre accords clairs au premier acte, associés aux mots âme, amour, mort (accords majeurs) et péché (accord mineur). L'Esprit du lac est attiré à la surface par trois esprits des bois, et c'est à ce moment que sa fille Rusalka lui révèle son amour pour un prince humain.
Productions et interprétations notables
Rusalka a connu de nombreuses productions et interprétations à travers le monde. La nouvelle production pour Dutch National Opera, mise en scène par Philipp Stölzl et Philipp M. Krenn, présente une jeune femme en marge de la société qui rêve de l'âge d'or d'Hollywood. La cheffe d'orchestre Joana Mallwitz dirige le Royal Concertgebouw Orchestra, et la soprano Johanni van Oostrum interprète le rôle-titre.
Le ténor tchèque Pavel Černoch joue le prince, tandis que la mezzo-soprano américaine Raehann Bryce-Davis fait ses débuts dans le rôle de la sorcière Ježibaba. La soprano sud-africaine Johanni van Oostrum, déjà remarquée dans Der Freischütz, interprète Rusalka aux côtés d'Annette Dasch dans le rôle de la Princesse étrangère.
La mise en scène
Les metteurs en scène Philipp Stölzl et Philipp M. Krenn sont reconnus pour leurs productions visuellement spectaculaires et cinématographiques. Leurs mises en scène de Rusalka reflètent leurs approches artistiques.
L'Opéra de Paris a également présenté Rusalka, avec une mise en scène de Robert Carsen, saluée pour sa réussite tant dans la mise en scène que dans la scénographie.
L'héritage de Rusalka
Rusalka est considéré comme l'un des sommets de l'opéra romantique et un chef-d'œuvre de l'opéra national tchèque. Bien que Dvořák soit principalement connu pour sa musique instrumentale, comme ses Danses slaves ou sa Symphonie n°9 « du Nouveau Monde », il a également participé activement à l'essor de l'opéra tchèque. Lui-même constatait avec une certaine amertume qu'on le considérait comme un symphoniste, alors que la création dramatique le tentait le plus.
Influence musicale
Le « Chant à la lune » de Rusalka est un air d'une grande expressivité qui a marqué l'histoire de la musique. Il existe des spéculations sur son influence potentielle sur la célèbre chanson « Over the Rainbow » de Harold Arlen, interprétée par Judy Garland dans le film Le Magicien d'Oz. Les deux mélodies débutent par une belle octave ascendante, et les thèmes abordent l'aspiration à un monde nouveau et à l'émancipation.