Les Boucles d'Oreilles de Madame de...

Le film Madame de..., réalisé par Max Ophüls et sorti en 1953, est une coproduction franco-italienne basée sur le roman éponyme de Louise Lévêque de Vilmorin. L'intrigue tourne autour d'une paire de boucles d'oreilles en forme de cœur, un cadeau du Général de... à sa femme Louise, qui devient le pivot de leurs destins et des passions qui les entourent.

Photographie de Danielle Darrieux dans le film

L'intrigue : Un bijou au cœur des passions

L'histoire débute par une scène d'exposition qui joue avec les attentes du spectateur. L'annonce d'une "histoire" liée à des boucles d'oreilles promet la découverte de Madame De... et de son précieux bijou. Cependant, la réalisateur retarde la révélation, dévoilant d'abord l'ombre de la femme, puis sa main, son profil perdu, son reflet dans un miroir, avant de la montrer enfin en personne. En voix off, Louise exprime son désir de vendre un bijou, soulevant la question de ses motivations alors qu'elle semble aisée. Le décor lui-même est révélé par fragments : l'intérieur des armoires, des boîtes à bijoux, avant que la chambre à coucher ne soit entièrement dévoilée en fin de scène.

Louise, une aristocrate coquette et frivole, est endettée par ses dépenses excessives. Pour combler ses dettes, elle revend secrètement les boucles d'oreilles en diamants offertes par son mari, le Général français, au bijoutier chez qui il les avait achetées la veille de leur mariage. Pour masquer leur disparition, elle simule leur perte lors d'une soirée à l'opéra. Le Général, croyant qu'elles ont été volées, déclenche un petit scandale. Intrigué par les manigances de sa femme, il rachète les boucles d'oreilles et les offre à sa maîtresse comme cadeau de rupture.

Image d'archives représentant une scène de bal dans un film d'époque, évoquant l'atmosphère de

Les péripéties des boucles d'oreilles

Arrivée à Constantinople, la maîtresse du Général perd tout son argent au casino et est contrainte de vendre les boucles d'oreilles. Celles-ci sont ensuite mises en vente et acquises par le Baron Fabrizio Donati, un diplomate italien. Par un hasard des rencontres, le Baron aperçoit Louise sur le quai d'une gare à Bâle et en tombe éperdument amoureux, sans que le sentiment soit réciproque dans un premier temps. Leurs chemins se croisent à nouveau deux semaines plus tard lors d'un incident entre leurs calèches, puis lors de plusieurs bals où leur intimité grandit.

Devenue amoureuse, Louise décide de quitter son foyer. Le Général, comprenant qu'il perd son épouse, lui conseille de rester pour résister à ses sentiments naissants, mais finit par accepter sa décision. Le Général n'est pas dupe de la situation. Lors d'une réception, il relate l'étrange parcours des boucles d'oreilles à un diplomate, le forçant à admettre qu'il les a achetées à Constantinople. Il l'oblige alors à lui restituer le cadeau pour le déposer chez le bijoutier. Le Général, qui a déjà acheté les boucles deux fois (une fois pour sa femme, une fois pour sa maîtresse), précise le prix souhaité afin de pouvoir les racheter une troisième fois.

Il était 1x dans l'ouest - Le duel.avi

Suite à cet imbroglio, le Baron demande des explications à Louise, qui s'enfonce davantage dans ses mensonges. Le Général, apportant à sa femme les boucles d'oreilles qu'il vient de racheter, la trouve alitée et souffrante. Il interprète cela comme une nouvelle comédie, persuadé de sa frivolité et de son incapacité à aimer autrui. En lui montrant le bijou, il constate son émerveillement. Comprenant peut-être que ces boucles symbolisent désormais pour Louise l'amour du Baron Donati, le Général lui déclare sèchement qu'elles ne lui appartiennent plus et qu'elle ne les mérite pas.

La tragédie finale

Plus tard, le mari d'une nièce se retrouvant en difficulté financière, les diamants sont revendus au bijoutier. Celui-ci contacte le Général une quatrième fois pour un rachat, mais le Général le renvoie sans ménagement, ne voulant plus rien avoir à faire avec l'affaire. De retour dans sa bijouterie, le bijoutier découvre que Madame la Comtesse, prévenue par sa nièce, l'attend. Comprenant enfin que sa femme aime le Baron Donati au point de s'oublier, et le tenant pour responsable de l'état de son épouse, le Général cherche querelle au Baron, se prétendant offensé par des propos que ce dernier aurait tenus sur les militaires français. Le Baron maintient ses propos, et le Général le provoque en duel. Choisissant le pistolet, car il est fin tireur, ils fixent rendez-vous pour le lendemain matin dans un bois.

Accompagnée de sa fidèle nourrice, Louise se précipite sur les lieux du duel, espérant pouvoir séparer les deux hommes. Au moment de son arrivée, un coup de feu retentit - celui du Général, l'offensé tirant le premier. Louise attend le second coup de feu, celui du Baron, mais il ne vient pas. Max Ophüls a ainsi modifié la fin du roman de Louise de Vilmorin, où Madame de... mourait en présence de son mari et de son amant, en offrant une boucle à chacun. Ophüls délaisse le mélodrame pour une tragédie, en accord avec ses thèmes de prédilection : le plaisir est triste et l'amour rencontre la mort.

Schéma représentant le parcours des boucles d'oreilles à travers les personnages et les lieux.

La construction narrative et le style d'Ophüls

Max Ophüls a été attiré par la construction narrative du roman, la décrivant comme un carrousel dont l'action tourne sans cesse autour d'un axe minuscule : une paire de boucles d'oreilles. Ce détail vestimentaire, apparemment insignifiant, prend une importance capitale, s'agrandit, apparaît en gros plan, domine les destins des personnages et les dirige vers la tragédie. Ophüls considère cette astuce littéraire comme la forme même de l'œuvre.

Le réalisateur dépeint Louise comme une coquette, une "femme-orchestre" du flirt élégant, évoluant dans les bras d'amants interchangeables. Mariée, elle ne reconnaît que ses dettes financières. Un diplomate la piège dans le mécanisme de l'amour, qu'elle croyait maîtriser. Elle réalise trop tard la futilité de ses ruses et mensonges, l'impuissance face au vertige des sentiments, et le caractère dérisoire d'un langage dénué de sens. Son "Je ne vous aime pas" trahit un trouble extrême. Elle se retrouve captive, trahie par ses mondanités, déclarant : "La femme que j'étais a fait le malheur de celle que je suis devenue."

La mise en scène d'Ophüls, empreinte de grâce, de lumière, de douceur et de légèreté, souligne la valeur inestimable de ces boucles d'oreilles. Le réalisateur a travaillé en étroite collaboration avec le directeur artistique Georges Annenkov pour créer l'atmosphère adéquate. Les scènes de bal, avec leurs costumes et décors scintillants et le mouvement tourbillonnant de la caméra, sont un exemple célèbre de la technique d'Ophüls pour représenter l'éclosion de l'amour entre Louise et Donati.

L'interprétation de Danielle Darrieux est particulièrement saluée. Ophüls confie : "Quelle sublime comédienne ! regardez ce tendre mouvement de l'épaule ! Regardez ses yeux mi-fermés ! Et son sourire... oui, son sourire qui ne sourit pas, mais qui pleure ou qui fait pleurer." Le cinéaste, ancien acteur et metteur en scène de théâtre, aimait répéter dans l'espace scénique avec ses acteurs, d'une manière sensorielle et organique.

Réception critique et postérité

À sa sortie en 1953, Madame de... a reçu des critiques mitigées, bien qu'il ait été nommé pour l'Oscar des meilleurs costumes. Au fil des ans, sa réputation n'a cessé de croître, le film étant aujourd'hui considéré comme un chef-d'œuvre du cinéma.

Lors de sa ressortie en Angleterre en 1979, le film fut accueilli comme un chef-d'œuvre redécouvert. Derek Malcolm le qualifia de "pièce cinématographique suprême qui ne commet quasiment aucune faute pendant 2 heures... une dissection magnifique et totalement intemporelle de la passion et de l'affection, du jeu de la vie et de l'amour lui-même." D'autres critiques, comme Lindsay Anderson, ont cependant trouvé la caméra trop mobile, la considérant comme une distraction. Molly Haskell a qualifié le film de chef-d'œuvre avec un culte grandissant, arguant qu'il est souvent moins vénéré que d'autres films plus orientés vers les hommes parce qu'il s'agit d'un film orienté vers les femmes.

Richard Roud a affirmé qu'Ophüls réalisait des films sur "les femmes. Plus spécifiquement, les femmes amoureuses." Le film est régulièrement cité parmi les plus grands films de tous les temps et reste une œuvre emblématique de la carrière de Max Ophüls.

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