Anne-Marie Garat et le Petit Chaperon Rouge : Une passion carnassière décryptée

S'appuyant sur la version retranscrite par Charles Perrault à la fin du XVIIe siècle, Anne-Marie Garat propose une lecture profondément personnelle du conte du Petit Chaperon Rouge. Mobilisant avec aisance la psychanalyse, les outils d'analyse stylistique, l'étymologie, l'histoire littéraire et l'histoire en général, elle offre une interprétation inédite, formulée dans une langue à la fois lyrique et éclairante.

Portrait d'Anne-Marie Garat

Selon l'auteure, Le Petit Chaperon Rouge, qui met en scène trois générations de femmes et exclut toute figure paternelle, narre la passion carnassière qui unit les mères à leurs filles. Il dépeint également le processus de transmission de l'obscur objet du désir féminin, lequel ne serait pas le phallus, mais l'enfant, particulièrement lorsqu'il est lui-même une mère en puissance. En envoyant sa fille auprès de la mère-grand - archétype de la Grande Mère imaginaire - la mère réelle du Petit Chaperon Rouge destine son enfant vers la matrice originelle, d'où elle est issue et où l'amour maternel, excessif, abusif, aliénant et dévorant, menace de la précipiter à nouveau.

Le loup, dans cette perspective, incarne cet amour équivoque et carnassier, cette tentation mortifère de retrouver l'état fusionnel des origines, éprouvée tant par le Petit Chaperon Rouge que par ses mères. C'est sur ce point qu'Anne-Marie Garat insiste sur la banalité des moralités versifiées que Perrault inflige sournoisement à ses lecteurs, cherchant ainsi à dissimuler ce que ses contes contiennent de scandaleux et d'inavouable. La véritable morale de l'histoire, selon cette lecture, est qu'un amour maternel abusif et mal canalisé est monstrueux et destructeur, tant pour les mères que pour leurs filles.

Illustration du Petit Chaperon Rouge et du Loup

Du conte de Perrault, le plus célèbre du répertoire français, Anne-Marie Garat propose une interprétation subtile qui restitue ses sens occultes. Le dialogue intime qu'est la lecture - ici celle d'un écrivain - l'éclaire tour à tour par l'histoire littéraire et l'histoire en général, l'étymologie, la stylistique et la psychanalyse, le tout dans une langue virtuose. Il en ressort que le Loup n'est pas qui l'on croit, de même que la galette, le chaperon, les mères et les mères-grand. Cette histoire, demeurant poignante dans notre mémoire, conserve une actualité tragique.

Ce texte érotique et barbare relate le ravissement et l'effroi sans pareil de l'enfant dans sa rencontre avec le Mal. Par sa magistrale brièveté et sa pureté de langue, il enseigne la suprématie de l'art dans toute transmission. C'est bien de l'implicite de ce récit (l'histoire et les formulations) dont il est question, qui est mis en question, au-delà de la morale préventive de la pédophilie. En effet, ce conte est celui de la dévoration aux multiples significations, la sexuelle en étant l'évidence, mais également celle de la relation adulte-enfant, ce que l'adulte, notamment la mère au sens symbolique, fait porter à l'enfant. Un chaperon rouge, ce chapeau symbole de féminité, aux couleurs de la séduction et d'un érotisme cru.

L'étude d'Anne-Marie Garat s'attache à décortiquer avec détail et raisonnement les sens cachés du conte. Elle le replace dans son contexte historique et économique, expliquant comment le petit chaperon est alors « déguisé » par sa mère et sa grand-mère. Le choix du vêtement fournit des indications sociales et sociologiques, et interroge également. L'auteure souligne l'anachronisme et le décalage de la tenue pour une petite fille, même à l'époque. Un autre volet aborde la place des femmes entourant l'enfant. Bien qu'elles l'entourent, leur attitude frappe par une négligence éducative ou un manque de bon sens.

Rencontre avec Anne-Marie Garat

Sans oublier les apports postérieurs à l'histoire originale, Anne-Marie Garat mentionne les différentes fins suggérées au fil du temps. Ces variations permettent de ménager la sensibilité de chacun, atténuant la cruauté du final fatal grâce à une imagination plus douce, comme celle des frères Grimm. L'auteure s'interroge sur la raison de tant de brutalité chez Perrault, qui va à l'encontre des revanches plus clémentes pour les enfants en proie au danger.

Les chapitres suivants relèvent, point par point, toujours au plus près du texte de C. Perrault, le contexte du conte à l'époque de son écriture, incluant les aspects historiques et sociaux, cet implicite qui échappe désormais à la lecture. L'étude se poursuit sur les références et analogies suggérées, les repères et l'iconographie induite, ainsi que la rhétorique de ce texte à l'épure stylistique si puissante. L'auteure élargit parfois son étude par des parallèles avec d'autres contes ou certaines scènes de romans qui lui en paraissent inspirées, ou par des considérations sociales contemporaines.

Cet ouvrage offre une explication de texte (pas du tout indigeste) destinée aux adultes, qui invite à relire « Le Petit Chaperon Rouge » dans sa version originale en appendice. La lecture proposée par Anne-Marie Garat, bien que l'auteure ait peu appris à celle qui fut spécialisée dans le conte et le mythe littéraire, offre un juste rappel des fonctions et destinations du conte. Elle évoque régulièrement l'origine et la pérennité de l'oralité du conte, ainsi que le talent de Charles Perrault qui a su les préserver à l'écrit.

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